Di sak na pou di

Histoires vraies : où le créole est bafoué

Témoignages.re / 18 mai 2009

Conseiller à l’action culturelle et au théâtre de 1982 à 1992 à la D.R.A.C. (Direction Régionale des Affaires Culturelles) du Ministère de la Culture, j’ai eu l’occasion de recevoir des milliers d’acteurs culturels, dont certains qui étaient grands par le talent. Parmi ces derniers, il y avait un qui surpassait tous les autres également… par la taille. Ses plus de deux mètres et son "cou de girafe" lui avaient valu avec beaucoup de sympathie le surnom de "Baguet’" et il demeure inoubliable tant en raison de son talent que de sa taille, tous deux exceptionnels.
"Baguet’" avait créé une association et monté des spectacles de marionnettes à Saint-Leu, avec une bonne équipe. Il faisait plusieurs voix à lui tout seul. Il a pendant un bon bout de temps fait rire des milliers d’enfants. Combien de fois suis-je allé le voir dans son atelier de fabrication de marionnettes ! J’ai assisté à presque tous ses spectacles et défilés dans les rues.
Je n’allais pas voir "Baguet’" pour le "contrôler", mais bien pour rire avec les enfants et… les adultes. Je sortais de ses spectacles heureux et détendu. Il avait une façon de communiquer avec son public telle que la fiction s’effaçait pour devenir réalité.
Un de ses meilleurs spectacles était la naissance d’un papillon. L’instant où l’insecte sortait de sa chrysalide était carrément magique. Je me souviens, c’était à l’école de Joinville : un silence religieux s’était installé dans la salle. Quelques enseignants près de la porte discutaient de leurs vacances, sans suivre le spectacle. Les enfants, d’un seul mouvement, se sont tournés vers eux et ont poussé un seul cri : « Chut ! ». Ils ont compris l’importance du message. Ils ont fait le silence. Le spectacle a pu continuer.
C’était ça, "Baguet’" !

Un jour, "Baguet’" est venu me voir à mon bureau à la D.R.A.C. D’habitude, il était toujours joyeux et m’interpellait ainsi : « Marc, commen y lé ? ». Mais ce jour-là, il m’a à peine lancé un bonjour. L’artiste était triste. Je l’interrogeai. Et il me raconta sa mésaventure : « Hier, je suis allé dans une école au Tampon. Comme tu le sais, je commence par introduire mon spectacle en créole, puis l’histoire se déroule en français et je conclus à nouveau en créole. Et bien, figures-toi, sans écouter mon histoire, à peine avais-je commencé en créole que la directrice m’a attrapé par le bras et expulsé de sa classe en criant : "On ne parle pas en créole dans mon établissement !" J’ai eu beau lui expliquer ma méthode de travail, il n’y a eu rien à faire, j’ai été renvoyé comme un malpropre ».

Je suis intervenu auprès de l’inspecteur d’Académie. Celui-ci n’a pas accepté l’attitude de la directrice et a fait distribuer une circulaire demandant d’accepter le spectacle en créole et aux enseignants d’utiliser le créole dans leur enseignement toutes les fois où il y a nécessité. Quelque temps après, "Baguet’" est retourné dans le même établissement et il a pu produire son spectacle.
Et depuis, au regret de toute sa famille et de ses amis artistes... il nous a quittés !

En 1979, une institutrice, après avoir fait l’Ecole normale, son année de stagiaire, passe le C.A.P. (Certificat d’aptitude pédagogique) devant une commission composée d’un inspecteur et de deux enseignants. A la fin de son cours, elle signifie à ses élèves qu’ils peuvent sortir : « Marmay, zot y peu sortir dan la kour, talèr métrès va vnir cherche à zot ». Habituellement, après leur examen, les membres de la commission se concertent. Mais cette fois, l’inspecteur coupe court et dit : « Mademoiselle, vous avez parlé en créole, vous n’avez pas le C.A.P.! » Une année de perdue, à cause d’une idée ancrée.

En 2006, à Saint-Paul, un inspecteur primaire a refusé qu’un spectacle de danses indiennes se produise dans les écoles de la ville. Beaucoup d’associations culturelles ont aussitôt élevé une protestation. J’ai personnellement écrit au recteur, qui a présenté ses excuses et a demandé que les représentations des danses indiennes soient permises dans les écoles. Avis aux amateurs.

En 2009, le proviseur du lycée agricole de Saint-Joseph refuse qu’un intervenant s’exprime en créole dans une école de la République. Aurait-il fait de même en Corse, à Marseille ou en Bretagne ? Les députés ne viennent-ils pas de voter dans la loi pour les DOM-TOM la reconnaissance de la place du créole comme langue régionale ? Qu’en pense monsieur le Proviseur, représentant de la République Française. Est-il pour défendre ses idées au-dessus des lois ?

Ces histoires sont peut-être incroyables, mais elles sont malheureusement vraies. Le créole est bafoué. Quand est-ce que les survivances du colonialisme disparaîtront-elles à jamais ?

Marc Kichenapanaïdou