Di sak na pou di

« Homo biologicus » de Pier Vincenzo Piazza : pour une alternative radicale à la psychiatrie adulte

Frédéric Paulus / 24 septembre 2019

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L’ouvrage « Homo biologicus » [1] de Pier Vincenzo Piazza est tout simplement révolutionnaire. L’auteur veut refondre radicalement la psychiatrie en… trois chapitres. Le dernier chapitre établit une distinction entre maladie, « vice » considéré par certains moralistes et le « cancer psychosocial des addictions » qui conduit à l’obésité et aux différentes dépendances aux drogues (nicotine, cannabis, jusqu’aux drogues dures). L’auteur évoque les difficultés que rencontre la psychiatrie traditionnelle à endiguer l’obésité et les toxicomanies en croissance exponentielle dans notre pays, deux fléaux sur lesquels butte la psychiatrie. L’allusion au « cancer » souligne l’échec de la psychiatrie à soigner ces deux fléaux à titre d’exemple. On pourrait allonger la liste si l’on devait ajouter les dépressions, les différentes formes de schizophrénie, les troubles bipolaires ou TOC dont les soubassements génétiques de ces syndromes sont peu probants. Pour comprendre fondamentalement le livre, les deux premiers chapitres suggèrent des pistes fiables étant donné les récentes découvertes en neuroépigénétique. Nous rappellerons ici les travaux d’Isabelle Mansuy qui est pour nous une référente précieuse.

https://www.zinfos974.com/%E2 %80 %8BTravaux-Revolutionnaires-de-la-neuroepigeneticienne-Isabelle-Mansuy_a143336.html

La volatilité de l’esprit, comme celle des gênes pourrait-on dire de nos jours, indissociablement ancrée dans le corps, et sur laquelle Piazza insiste dans le premier chapitre, nous la constatons au niveau des comportements lorsque ceux-ci se libèrent des idéologies. Très peu de gènes (architectes) sur les 20 400 environ sont mis à contribution pour spécifier le phénotype. Les autres, déductivement, contribueraient à notre adaptation. Pour autant nous reconnaissons que lorsque nous passons au niveau neuronal, les habitudes liées au mode de vie (habitus) peuvent figer cette adaptation qui quelquefois s’instaure pour le pire. Le pire serait toutes les maladies de civilisation que la médecine aura tendance à médicaliser. La grande nouveauté en dehors de celle liée à la révolution épigénétique mentionnée au premier chapitre Piazza évoque une plasticité de l’homéostasie que l’on croyait quelque peu figée.

Depuis Claude Bernard, les biologistes sollicitent ce terme respectueusement dans sa définition canonique : « Capacité à maintenir un équilibre au sein d’un organisme en dépit de variations extérieures ». Le terme homéostasie provient du grec hómoios, « similaire », et stásis, « stabilité, action de se tenir debout ». La notion s’est ensuite révélée utile à l’étude de toutes sortes d’organismes et systèmes en biologie, sociologie, politique, automatisme, et plus généralement dans les sciences des systèmes. L’idée d’homéostasie fut aussi abondamment utilisée par W. Ross Ashby, l’un des pères de la cybernétique, qui en a donné une illustration purement physique par la construction d’un « homéostat » composé d’éléments mobiles qui retrouvent leur position de stabilité après avoir été perturbés. Dans les neurosciences, l’homéostasie joue un rôle clé dans une théorie spéculative de la conscience et du sentiment d’unité du Soi, dont l’unité supposée est grandement remise en cause de nos jours. Antonio Damsio étend son principe à la sphère socioculturelle.

Piazza fait preuve d’une évidente créativité lorsqu’il avance deux concepts qui nuancent la notion d’homéostasie tout en s’articulant avec. Pour lui, l’évolution, dans sa révolution cognitive il y a 55 000 ans, aurait sélectionné deux faces homéostatiques : l’une nommée « exostasie », soumise aux variations dans la recherche de l’alimentation et du plaisir qui lui est lié ; - une autre face tournée vers l’intérieur de l’organisme, nommée « endostasie », du fait de la crainte de pénurie alimentaire qui incite à réaliser des réserves, lesquelles peuvent se transformer en graisse ou en addiction. Sa distinction entre bonheur et plaisir mérite attention : « Le bonheur est la sensation hédonique qui résulte de l’activité du système endostatique, alors que le plaisir est généré par le système exostatique », p. 180. En psychologie clinique analytique, selon Jung, on retrouve cette dialectique (non dualiste) du « dehors – dedans » avec les caractéristiques psychologiques « d’introversion » et « d’extraversion ». Pier Vincenzo Piazza présente deux faces complémentaires et alternativement efficientes par les termes de « conjonction des opposés » - un point commun avec Carl Gustav Jung. Des rapprochements devraient être en effet suggérés avec la psychologie analytique et l’approche de Piazza. On regrettera également que l’auteur ne cite Henri Laborit qu’associé à Pierre Deniker sous l’angle de leur découverte commune de médicaments qui mirent fin à la camisole physique, au profit d’une camisole chimique dont le Professeur Henri Laborit disait (en ma présence) : « Je ne suis pas responsable de l’usage que font les psychiatres de mes médicaments. »

Le chapitre 2 aborde « les aspirations » chez l’humain sans évoquer pour autant les pathologies. L’auteur présente un aperçu de sa vie subjective lorsqu’il était étudiant « enfermé entre la prison de la nuit », sa scolarisation au lycée Stanislas Cannizzaro, sa vie depuis sa naissance qu’il aurait subie « comme un esclavage insupportable » dont il aspirait se libérer ; « de quoi devenir riche et s’acheter une vespa, des fringues, partir à Paris, Londres ou New York. Écouter du rock, s’acheter une guitare Fender…) », tout cela pour nous dire qu’il est éperdument épris de liberté, liberté qui peut être favorisée par l’environnement ou au contraire aliénée. Il évoque la « force vitale » comme inclusive chez tout être vivant. Il énonce des arguments montrant que c’est la biologie qui nous rend libre - confirmant « la fin du tout génétique » annoncée par Henri Atlan en 1999, - et l’environnement qui tente d’exercer une emprise sur nos aspirations, pour le meilleur ou pour le pire, en les canalisant du fait de l’entropie générée et en contrariant très souvent nos aspirations. Les pathologies qui en résultent sont abordées au chapitre 3.

Il n’évoque que trop superficiellement les récentes guerres et l’aspiration outrageusement entropique de l’humain à dominer son semblable, voire son addiction à la domination majorant l’entropie. Il ne tient pas suffisamment compte de la puissance de l’idéologie lorsque tout le monde pense à peu près la même chose, jusqu’aux opposants marqués par la puissance du mimétisme. Je fais allusion par exemple aux écologistes qui ne décollent pas dans les urnes ; à ceux qui argumentent que puisqu’il y aura toujours des riches et des pauvres, autant être dans tel camp et non dans l’autre. Nous faisons à longueur de temps de mauvais diagnostics. Les Allemands ont suivi Hitler parce qu’ils avaient une blessure à résoudre et Mein Kampf est là pour illustrer la force de la manipulation idéologique. Et la foule a suivi un fou, son auteur. Il ne fut pas le seul à cette même époque ! Citons encore le massacre des Amérindiens par les Conquistadors, plus près de nous le génocide des Tutsies. Une idéologie est toujours sous-jacente qui manipule les gens. Notre faiblesse vient de la vulnérabilité de notre esprit et de sa volatilité. Quand je me mets à aider mon voisin, même s’il est juif, ce qu’ont fait des milliers de résistants, je ne suis pas manipulé. Mais qui parle de cette solidarité et qui la valorise socialement, par exemple au niveau scolaire ? On aura coupé des têtes lors de notre Révolution Française. Une folie s’est emparée du peuple volatile et versatile. Quelques temps après nous furent fiers de Napoléon et de ses conquêtes. Une certaine « institutionnalisation imaginaire et inconsciente de la société » (Cornelius Castoriadis, 1975) nous fait penser et réfléchir de travers avec, de surcroît, des lacunes sur la connaissance de soi. Et il faut se réjouir que ces lacunes commencent à être comblées scientifiquement, nous devrions être de moins en moins manipulables.
On pourrait aussi parler des brutes que nous sommes trop souvent, pour élever les enfants et les mettre en compétition les uns avec les autres par le biais des notes scolaires « pour maintenir les échelles hiérarchiques de dominance » disait inlassablement Henri Laborit.
Je peux bien sûr me tromper.

L’ouvrage Homo biologicus ambitionne une refonte de la psychiatrie touchant les adultes, particulièrement en ce qui concerne les maladies de l’obésité et des toxicomanies pour commencer. On comprend que le choix de ces deux domaines de pathologies soit lié à la spécialité en psychiatrie de l’auteur, tout en suggérant un élargissement envisageant implicitement une refonte de la psychiatrie en général et ce dès la naissance du bébé d’homme. Piazza laisse ainsi de côté les dépressions, les suicides et tentatives de suicide, les schizophrénies, les troubles bipolaires, les perversions, la pédophilie, les violences faites aux femmes… On pense qu’il pourrait suggérer des réformes dans ces domaines tant la psychiatrie traditionnelle se trouve dans l’impasse, ce qui ne l’empêche pas de chercher des remèdes chimiques « miracles » !

Un autre point faible de ses démonstrations réside dans son approche des vulnérabilités psychologiques conduisant à l’obésité et aux addictions de drogues connues pourtant pour être néfastes pour la santé. L’ouvrage de Piazza n’établit pas suffisamment le lien entre l’ histoire de vie même subjective depuis la conception de l’enfant et sa vulnérabilité épigénétique (donc acquise) qui de nos jours devient criante de scientificité. Notre équipe aura été sensibilisée à cette dimension du fait des travaux de la neuroépigénéticienne Isabelle Mansuy (Université de Zurich, 2019), évoqués déjà plus haut.
Avant que la réalité de l’épigénome soit annoncée, dont la découverte devra réformer radicalement (et en urgence !) le corpus des études en pédopsychiatrie, nous rappellerons le tournant qui aura marqué certains membres de notre équipe du fait de notre participation, en 1983, au deuxième congrès mondial de psychiatrie du nourrisson [2].
Il faut aussi rajouter que lors de la parution de son ouvrage, début septembre 2019, Piazza ignorait peut-être que le gouvernement allait confier deux semaines plus tard une mission au neuropsychiatre Boris Cyrulnik qui prend la tête d’un comité pour élaborer le « parcours 1000 jours » de la petite enfance. Voir :
https://www.franceinter.fr/enfants/boris-cyrulnik-prend-la-tete-d-un-comite-pour-elaborer-le-parcours-1000-jours-de-la-petite-enfance
Dans un prochain courrier nous présenterons une tentative de synthèse qui devrait nous faire entrevoir « Les trésors cachés du vivant d’HOMO BIO-SOCIO-PSYCHOLOGICUS ». Notre approche fera suite, d’une manière enthousiaste, à l’ouvrage de Pier Vincenzo Piazza sans recours à la pharmacopée.

[1Pier Vincenzo Piazza, HOMO BIOLOGICUS, (2019), Albin Michel.

[2Communication présentée à l’occasion du deuxième Congrès mondial de psychiatrie du nourrisson (Cannes du 29 mars au 1er avril 1983) et article : Frédéric Paulus, (1983), « Une alternative en prévention primaire en pédiatrie : La Maison des Parents et des Praticiens de l’Enfance », in Les cahiers de la puéricultrice, septembre 1983, pages 383 à 387.