Ilet Saint-Ange*

7 décembre 2006

Il est un épaulement, situé entre le gouffre de la Rivière Saint-Denis et la tranchée vertigineuse du Bras Guillaume, où se niche un îlet qui servit de pénitencier pour enfants et adolescents, petites victimes reléguées au banc de la société coloniale du 19ème siècle. Presque localisé au débouché de la route de Saint-Bernard sur celle de la Montagne, on emprunte tout d’abord un sentier très ombragé par Jambrosades et Goyaviers. Au lieu-dit la Fenêtre, une ancienne plate-forme correspond à l’emplacement de la case de Frère Alexandre. Nous surplombons, à flanc de falaise, le profond dénivelé de la rivière dionysienne. Un Ti Bon Dieu, confié à la protection de la Vierge Marie, a pour maquillage des incrustations de coquillages. Il fut précédemment occupé par un Saint-Joseph, protecteur de l’enfant Jésus. Il correspond à l’endroit où un enfant, victime d’une mine, fut projeté dans le vide. Car nous sommes désormais sur un sentier vertigineux creusé en des temps périlleux par des enfants et des hommes point trop peureux. Si nous pouvons aujourd’hui, sans trop de vertige, admirer un paysage merveilleux, nous devons rendre hommage à tous ceux qui établirent ce tracé audacieux. Ce fut au prix de considérables difficultés. La mort pouvant à chaque instant se profiler.

Dans le poignant roman historique de Pascale Moignoux, des pages 395 à 411, un drame se noue. Le Frère Jean-Baptiste aurait pu être la victime de Prosper Desbois et Ernest Fontaine, deux graines d’assassins aux gestes diaboliques. Théodore Amédée sauva la vie du Père, et de ce fait perdit la sienne, happé par l’avidité du précipice. Toute la communauté en fut bouleversée. Michel Saint-Ange fut sans doute le plus impressionné. Il venait de perdre plus qu’un ami, la douceur et l’autorité d’un grand-frère.
L’ancien pont qui enjambait d’un seul tenant le Bras Guillaume a plus d’une fois souffert de la violence des eaux cycloniques. Il n’en reste que les piles primitives masquées par les frondaisons de la ripisylve.
Grimper jusqu’à l’Ilet, c’est rencontrer bien peu de Bois de couleurs de la forêt primitive. Le Petit Natte, le Corce blanc, le Bois maigre, les Mahots... en sont les rares représentants.

Actuellement, le plateau est essentiellement enforesté par des Camphriers. Il faut un regard expert pour nous conduire à l’ancien potager, au bassin-fontaine, au verger. De la chapelle et des anciens bâtiments, il ne reste quasiment plus rien, sinon parfois quelques murs en ruine masqués par l’exubérance de la végétation. Seul, au fond de l’allée de Cryptomérias, entre Azalées fatigués et Bambous gémissants, se trouve le cimetière des enfants. Des pierres délimitent chaque tombe. Il ne reste presque plus rien des signes religieux apportés par de pieux visiteurs. Cependant, il serait temps de redonner vie, de restaurer, de réhabiliter ce haut lieu d’une enfance post-esclavagiste encore abîmée et submergée par trop de souffrance.
Emprisonner des enfants qui ont volé un bonbon, un poulet, c’était oublier que nous sommes tous faits de convoitise et de gourmandise. Le comble, être orphelin était aussi puni par des impitoyables mains. Nous étions à une époque de troubles passions et surtout de déraison.

Pascale Moignoux a admirablement bien brossé cette époque tourmentée. Tous les personnages de son roman - même s’ils ont parfois changé de nom - ont appartenu à cette brutale réalité. Les plus attachants sont sans conteste le petit Michel Saint-Ange et le Frère Jean-Baptiste qui, avec une sympathique complicité, suscitent la prière, élan de pureté vers un grand souffle de spiritualité.

Avoir choisi Henrichemont dans le Berry pour lieu de naissance de Frère Baptiste, n’est-ce pas pour Pascale Moignoux un clin d’œil, une bonne occasion de situer l’origine de ce Frère spiritain précisément là d’où provient son grand oncle Clément Raimbault, le célèbre Père des Lépreux de la paroisse de Saint-Bernard ?
Pascale nous offre là un texte remarquable. C’est une authentique écrivaine. Elle fait un pas de géant en suivant les traces de notre ami romancier Daniel Vaxelaire. Je vous invite à découvrir ce roman qui ne pourra que vous enthousiasmer par sa qualité.

*Il s’agit en fait d’Ilet à Guillaume, mais il est clair que le petit Michel Saint-Ange y fait figure d’un ange !

Dr Roger Lavergne


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus