Di sak na pou di

Instinct imageant et comportemental des « rêves »

Frédéric Paulus / 27 février 2020

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Ce courrier poursuit deux objectifs. 1) Tenter d’élucider la fabuleuse « intelligence » des données oniriques et 2) Inciter les équipes soignantes hospitalières à en tenir compte selon une convergence soignante mettant au centre d’un processus de diagnostic et thérapeutique le malade à l’hôpital.

Les fonctions dont il va être question, prenant la forme d’images et de comportements s’exprimant par simulations nocturnes oniriques, devraient être intégrées selon une vision darwinienne du vivant dérivant des mammifères. Le neurobiologiste et grand spécialiste du sommeil Michel Jouvet (1925-2017) nous aura montré (1) qu’en détruisant les neurones du locus coeruleus chez des chiens ou des chats ceux-ci mimaient, tout en dormant, l’attaque des proies ou manifestaient plus généralement des comportements caractéristiques de leur espèce. Pour Jouvet : « Il est devenu possible, en détruisant ces neurones par des coagulations limitées, de supprimer sélectivement l’inhibition du tonus musculaire au cours du sommeil paradoxal. Ainsi peuvent se dévoiler des comportements stéréotypés d’orientation, d’affût, d’exploration visuelle, d’agression, de poursuite ou de défense. Ces comportements ressemblent à s’y méprendre à un comportement d’éveil. » On pourrait logiquement déduire que la fonction de ce noyau cérébral maintiendrait les simulations de ces comportements instinctifs, stimulés dès le tronc cérébral, contenus dans la boîte crânienne pour les rendre opérationnels et adaptatifs, comportements de vie et de survie de l’espèce échappant ainsi à la réalité de la stabilisation sélective des synapses (Jean-Pierre Changeux) qui figerait ces comportements.

Concernant le monde animal, nous rappellerons la fiabilité comportementale de la danse des abeilles pour guider leur colonie à la recherche de fleurs à butiner. Pareillement pour les fourmis, bien que la réalité de leur communication dans sa complexité ne soit pas encore élucidée au delà des repères olfactifs liés aux phéromones. Observées de près, on les voit se toucher les antennes et une impression d’échange d’informations opère. La communication entre les plantes, très communicantes à distance sans support matériel, pourrait être également évoquée.

Déductivement, il ne devrait pas être hérétique de penser que ce que nous avons appelé communément « rêves » ou « cauchemars » remplirait une fonction vitale, prenant forme d’image(s) ou de comportements autoproduits par le cerveau remplissant à la fois des fonctions d’activation de ces comportements afin de les maintenir fonctionnels, « prêts à l’emploi ». Quant aux images, elles fourniraient des indices signifiants afin d’informer le rêveur selon une logique de « guide intérieur » dont nous avons évoqué l’hypothétique présence (2 et 3) dans de précédents courriers. Nous pourrions désormais remplacer rêves et cauchemars par « guide intérieur ». Les images auraient des fonctions signifiantes comme les mots du langage selon la même logique signifiante pour le rêveur, sans pour autant être assimilées à des thématiques unilatéralement orientées vers des scénarios à connotations sexuelles. Cette réalité imageante et comportementale générant des perceptions endogènes selon des modalités intuitives pourrait être partagée et traduite en une gestuelle évocatrice de comportements tel que l’anthropologue Marcel Jousse, (1886-1961), l’avait perçu et suggéré dans son ouvrage « L’anthropologie du geste » (1975) - par gestes et mimiques chez Sapiens, bien avant que le langage parlé et articulé ait supplanté (et concurrencé) les rêves. C’est ainsi que 1/3 des lecteurs de ce courrier devrait être attentif et interpellé, se souvenant de ses rêves, les 2/3 restant, n’en n’ayant ni le souvenir, ni la culture introspective pour les auto-analyser, pourraient demeurer dubitatifs quant à la pertinence de nos suggestions.

Avec ce qui a été nommé « rêve » ou « cauchemar » on trouverait de nouveaux arguments qui transforment une perception (visuelle) en une émergence onirique (un flash imagé) après traitement instinctif phylogénétique (et inconscient) du cerveau ; ou un scénario plus agencé qui dégage du sens analogiquement et symboliquement, en fonction de la vie quotidienne du rêveur et de sa personnalité ; anticipant quelque fois la réalité ou corrigeant par compensation des habitudes comportementales ontogénétiques qui figeraient l’adaptabilité de la personne. Le processus neuronal mobilisé est, à n’en pas douter, « enactif » (terme avancé par le neurobiologiste Francisco Varela, (1946-2001) pour créer de toutes pièces un message informatif. Pour illustrer ce phénomène télé-sémantique, je mentionne un rêve qui « s’enacta » en images la veille d’une conférence que je devais donner pour présenter mes travaux largement influencés par le psychanalyste Carl Gustav Jung (1875-1961) auprès d’une assistance supposée réunir majoritairement des psychologues et des psychiatres d’orientations freudienne ou lacanienne sous l’impulsion, sur l’île de La Réunion, du Docteur Jean-François Reverzy. Je fis le rêve suivant : « Je me trouvais sur la route littorale. Advint un éboulis soutenu. J’évitais les pierres tel un skieur de slalom les piquets de chaque porte. A mon réveil j’interprétais instantanément le message : « Tu vas recevoir des critiques et aucune ne te touchera. »

Un autre rêve peut être ici évoqué, celui présenté par Jung à propos d’une analysante qui se remettait difficilement d’une enfance, d’une adolescente et surtout d’échecs sentimentaux éprouvants. Il est exposé dans un de ses ouvrages, « Psychologie de l’inconscient ». « La rêveuse est sur le point de franchir un large ruisseau. Il n’y a pas de pont. Mais elle trouve un endroit où elle peut traverser. Comme justement elle est en train de le faire, une grosse écrevisse, cachée dans l’eau, la saisit au pied et ne la lâche plus. Elle se réveille angoissée. »
Il s’avère qu’un cancer fatal se déclara chez cette analysante quelque temps après ce rêve. Jung aborde la question de la régression psychologique et de l’empêchement de s’individuer (des difficultés à devenir soi) signifiés informativement en rêve. Ceci impliquerait (encore) la présence qu’un « guide intérieur inconscient », (voir 3) qui mettrait en image(s) des potentialités en attente d’activation signalées par le rêve, dans mon exemple.
Dans le cas de cette patiente, cela se traduirait par une mise en image de faiblesses accumulées ontologiquement, symbolisées par une écrevisse transmettant l’idée (pessimiste) d’une défaillance de la (ré)émergence de l’instinct de vie. La déduction plausible qui vient est la suivante : le guide intérieur aurait une « connaissance » inconsciente de forces et de faiblesses psychiques potentiellement disponibles, ou non disponibles, se manifestant dans des scénarios oniriques, (voir 2). Le « rêve » créerait non seulement de l’information, mais de plus divulguerait à la conscience une face cachée du rêveur à condition que celui-ci tienne compte de cette capacité qu’aurait conservé le cerveau de produire des images pouvant anticiper la réalité ou compenser une attitude et, toujours concomitamment du point de vue de l’évolution (darwinienne), à la lente apparition des yeux. Quelle que soit l’attitude de la culture ou de la personne qui rêve, le rêve continue son « destin », celui de produire de l’information immatérielle imagée à traduction comportementale.
Cette approche de la vie intime des personnes, qui reste cachée à tout scanner ou examen médical techniquement sophistiqués, devrait inciter le corps médical à envisager autrement l’approche clinique des malades souffrant de maladies à cause multifactorielles. Celles-ci prendraient progressivement racine dans leur histoire, faisant échec à la médecine purement organique. Pour s’en convaincre on peut se référer au constat qu’en dresse le neurochirurgien Stéphane Velut, voir 4). La médecine présente en effet des difficultés à explorer l’histoire des patients. Les rêves apparaîtraient comme des scanners de l’intimité de la personne avec son entière coopération pour leur interprétation.

Réf :
1) Michel Jouvet, « Rêve : histoire naturelle », conférence faite le 28 octobre 1976 à l’occasion du centenaire de la Faculté de médecine de Genève.
2) Frédéric Paulus, « Réalité objective et subjective du guide intérieur face au cancer »
3) « Le patient et son guide intérieur inconscient co-thérapeute avec le médecin »,
https://www.zinfos974.com/Le-patient-et-son-guide-interieur-inconscient-co-therapeutes-avec-le-medecin_a149530.html
4) Stéphane Velut, L’hôpital, une nouvelle industrie, le langage comme symptôme, Tracts Gallimard, N° 12, 2020. Voir aussi : « Des mots sur les maux de l’hôpital »

Frédéric Paulus,
CEVOI (Centre d’Etudes du Vivant de l’Océan Indien)