Intelligence des rêves ou génie du vivant chez l’humain !

4 novembre 2023, par Frédéric Paulus

Les rêves ont été longtemps considérés comme pouvant être interprétés selon l’optique freudienne comme la réalisation (hallucinatoire) d’un désir inconscient.

En janvier 2011 le psychanalyste Tobie Nathan publie « La nouvelle interprétation des rêves ». Il y fait expressément référence à Artémidore (140 — 180 après J.C.). Freud aurait lu cet auteur sans en tenir vraiment compte. Selon le philosophe grec, « le rêve est un processus naturel et il dit la vérité ». Avec le psychanalyste Carl Gustav Jung, nous aurions tendance à partager cet avis ancestral, du fait d’une pulsion téléo-visuelle et sémantique porteuse de sens pour le rêveur. Le rêveur se retrouve acteur, metteur en scène et analyste de sa création qui échappe à sa conscience.

Notre démarche va dans ce sens et considère le rêve, a priori, selon une logique lamarckienne visant à transformer le vivant suivant une « force interne », pouvant être rapportée à un vitalisme. Sauf que notre culture aura été fortement influencée par une vision darwinienne du vivant, et la recherche en laboratoire aura disséqué le vivant sous des alibis d’objectivité, mais le temps n’est pas aux polémiques.
Ce vivant se définit par l’aptitude à se développer, s’adapter, se reproduire et évoluer, en assurant, CHEZ Darwin, la survivance des plus aptes et la sélection des meilleurs gènes. Cette vision s’est largement imposée au détriment d’une logique non pas opposée mais complémentaire à la vision de Lamarck visant elle à encourager les comportements solidaires et altruistes. L’influence de l’une des visions sur l’autre serait affaire de culture et d’idéologie, jusqu’à engendrer des guerres,… dont nous sommes aujourd’hui les spectateurs anxieux.

Nous savons par ailleurs que l’évolution est conservatrice. L’animal dont nous sommes issus sommeille toujours en nous et comme tous les mammifères, nous rêvons. Le rêve devrait alors être considéré comme un « organe » remplissant des fonctions biologiques, biopsychiques dirions-nous, susceptibles plausiblement de nous transformer. Et c’est sur ce point de la transformation biopsychique que nous nous serions fourvoyés en suivant de trop prêt à la fois Darwin et Freud.

En tant que chercheur initialement psychologue et ayant profité d’un vécu psychanalytique à la fois confronté aux présupposés freudiens ensuite jungiens, je me suis efforcé d’avertir mes contemporains. Il m’apparaît que nous devrions en effet remettre le sujet de la logique du psychisme non sur la paillasse des laborantins, mais en la soumettant aux épistémologues des sciences du vivant, pour en extraire le bon grain de l’ivraie.
Quelles pourraient être de nouvelles propositions ? Enonçons quelques considérations préalables. Selon le Professeur Henri Laborit, « le cerveau est fait pour agir » et la pensée servirait à rendre l’action plus efficace. D’autre part, la quasi-totalité des biologistes (pratiquement de plus en plus évolutionnistes) considère que le cerveau humain serait marqué par l’inhibition (de l’action), voir Alain Berthoz par exemple, du fait de notre civilisation. Norbert Elias nous donne également des arguments dans ce sens dans « La dynamique de l’occident », 1974.

Dans ce contexte, ce que nous nommons « rêve », de nos jours de plus en plus considéré comme action potentielle — Tobie Nathan ne martèle-t-il pas que « le rêve est action » ? — fonctionnerait comme compensant cette inhibition.
Ainsi nous cherchons la ou les fonctions des rêves. Le psychanalyste suisse C.G. Jung, que T. Nathan semble méconnaître (ou ignorer ?) en a repéré trois. 1) la fonction de compensation, 2) la fonction anticipatrice, 3) la fonction transcendante. Elles suscitent des transformations psychiques et des dynamismes.
Contrairement à T. Nathan, nous pensons que c’est le rêveur qui détient les clés de ses songes, selon des émergences corporelles intimement liées au rêveur. Pour cela il est nécessaire que le spécialiste de l’interprétation des rêves initie le rêveur à une lecture possible de ses propres rêves en lui transférant une méthode. Le principe de cette méthode est explicité après ce rêve ci-dessous puisque je me propose de l’interpréter.
Dès lors le rêveur, qui n’est pas nécessairement un patient (en quête de cure psychothérapeutique), devient actif, découvre par le ressenti et l’éprouvé la pertinence de ses rêves Singuliers (avec « S » !), prend progressivement conscience des potentiels « en réserve » au sein de sa dynamique psychique.

C’est alors que l’inconscient sain, qui plonge ses racines dans le corps émotionnel, serait auto-révélé en mettant en interaction émergeante les différents composants du psychisme au travers des rêves. Ces « composants », Michael Gazzaniga les nomme des « modules », (et lui aussi semble méconnaître Jung !). Les travaux de Gazzaniga feront l’objet immanquablement d’une vive attention, du fait de son récent ouvrage : L’instinct de conscience, (2018 USA — 2022 chez O. Jacob), avec comme sous-titre : « Comment le cerveau fabrique l’esprit ».
Le patient, s’il en est, s’autonomiserait de son thérapeute et s’approprierait l’intelligibilité de ses rêves tout en se sentant plus vivant. C’est une alternative à l’inhibition de l’action.

En 2013, nous avions suggéré, fortement influencé par Carl Gustav Jung et ses propositions des quatre fonctions — intuition, sensations, sentiment (ou fonction d’évaluation) et pensée — que nous étions sur la bonne voie pour interpréter les rêves, par l’intermédiaire d’un article publié dans un blog qui n’est plus en fonction, soulignant « l’intelligence des rêves ». Nous ne ferions que renforcer de nos jours ces premières perceptions et analyses.
Notre approche n’est pas livresque ou théorique lorsque nous sommes amenés à interpréter nos propres rêves. Evoquons en juste un pour l’exemple : Lorsque je voulus me présenter comme analyste des rêves à La Réunion, en 1989, la veille de ma conférence à la salle polyvalente de la Mairie de Saint-Denis, je fis ce rêve : « Je traverse la route du littoral. De la falaise tombent de nombreuses pierres mais aucune ne me touche ». A mon réveil, je l’interprète immédiatement de cette façon : « Tu vas recevoir des critiques mais aucune ne te touchera ! ».
Le format de ce courrier des lecteurs ne prête pas ici à poursuivre et aborder nos rêves !
Après avoir valorisé « l’intelligence des plantes », voir Stephano Mancuso et Alessandra Viola (2018), « le génie des mers, Quand les animaux marins défient les sciences », voir Bill François (2023), « un génie du vivant chez l’humain » surprendrait-il ?

Frédéric Paulus
Animateur du CEVOI à La Réunion
Expert Extérieur Haut Conseil de Santé Publique


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