Je suis un mauvais citoyen...

18 décembre 2006

... car je n’ai pas donné au Téléthon. Non, rassurez-vous : je n’ai pas obéi aux consignes de boycott lancées ça et là par certains évêques. Je suis un mauvais citoyen si l’on en croit ce discours dégoulinant de charité chrétienne, selon lequel donner au Téléthon serait un acte de salubrité publique, ce serait même de la solidarité. Discours d’autant plus révulsant qu’il a pénétré nos écoles, et que nos marmailles, sous prétexte “d’éducation à la citoyenneté”, sont embrigadés dans cette opération charitable. Qui, selon moi, n’est rien d’autre qu’un vaste bourrage de crâne, qui vise à enfoncer dans la cervelle de nos enfants, et au-delà, de nos concitoyens, le fait que pour combattre la maladie, il n’y pas d’autre solution que la charité. Que dire de nos pauvres facteurs enrôlés dans l’opération “les facteurs ont du cœur” ? Est-ce à dire que celui qui ne donne pas n’a pas de cœur ? Et que penser de ce tartufe Jacques Chirac, qui vient de soutenir officiellement le Téléthon : « Le Téléthon est une réalisation exemplaire. C’est un combat pour l’espoir. [...] On touche là aux ressorts même du progrès et de la solidarité humaine ». N’y a-t-il aucune honte à déclarer cela quand on est Président de la République, à moins de considérer le culot comme une vertu en politique ?

Car le fond du problème est là : il s’agit de nous faire accepter l’idée que “l’Etat ne peut pas tout”. J’estime personnellement qu’il existe des voies alternatives pour lever des fonds afin de financer la recherche médicale et le service public de santé. Et je ne citerai qu’un chiffre. Le Produit intérieur brut (PIB) de la France s’élève, pour l’année 2005, à plus de 1.700 milliards d’euros : il s’agit de l’ensemble des richesses créées sur le territoire national. En 20 ans, la part du PIB consacrée aux salaires a chuté de 68% à 58% : une part de 10% a donc été captée par le capital sous forme de profits, ce qui correspond, pour 2005, à la coquette somme de 170 milliards d’euros, soit l’équivalent de 1.700 Téléthons !

Etre citoyen, c’est aussi se battre pour récupérer cet argent qui nous a été volé, qui dort sur les comptes en banque de quelques privilégiés qui, peut-être, se donnent bonne conscience en participant activement au Téléthon, mais qui font aussi culpabiliser le travailleur “de base” ou le chômeur qui ne donnerait pas. Cette somme de 170 milliards d’euros, si elle revenait dans la poche de la collectivité (même partiellement), pourrait être judicieusement utilisée pour créer des emplois de chercheurs, des postes de personnels soignants dans les hôpitaux ou pour assister les malades à leur domicile, pour financer les services publics de santé et de recherche.

Et je n’ai pas parlé des sommes pharaoniques englouties dans le budget de la Défense nationale, ni de toutes les baisses d’impôt qui profitent aux plus riches, mais qui donnent de leur personne au Téléthon en n’oubliant pas d’exhiber leur chèque à la télé, à côté d’un petit myopathe, pour nous demander de donner. Devant ce cirque, qu’on me permette de paraphraser approximativement Pierre Desproges : le jour où le Téléthon se battra pour récupérer l’argent là où il est réellement, je serais là. Mais en attendant, oui, j’ai cent balles, et je les garde !

Joël Grouffaud


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Témoignages - 82e année


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