Di sak na pou di

Judas, Judaïsme, Juif, la dérive sémantique et le phénomène de la foi

Frédéric Paulus / 22 février 2019

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Racisme, sexisme, antisémitisme, xénophobies, homophobies… Autant de réalités humaines non abordées de front, c’est-à-dire de façon impliquante chez nos scolaires, sollicitant singulièrement leur réflexion et leur intelligence. L’institution se cantonne aux thématiques dites « cognitives », pour éviter les bases émotionnelles et affectives de notre réalité humaine. De surcroît, l’enseignement de la psychologie est ignoré !

Prenons le « cas » de Judas. Un échange fraternel et sans complaisance avec le Père Jean Cardonnel, au cours duquel nous tentions d’évaluer comparativement le préjudice du baiser de Judas avec le reniement réitéré à trois reprises de Pierre le futur apôtre, incita notre très cher ami à s’investir de la posture de l’avocat dans un plaidoyer en faveur de Judas au point de l’innocenter ; allant plus loin que nous l’avions suggéré en 1987, mettant en cause le pouvoir local institué. En résumé nos analyses de l’époque : « Les ennemis de Jésus veulent le tuer. Ils se servent de Judas, l’un des douze futurs apôtres pressentis. Celui-ci le désigne d’un baiser. Quels sont ces ennemis ? Le message de Jésus dérangeait l’inconscient (dans sa dimension « endoctrinée ») des hommes dominant les différents groupes sociaux de l’époque, Romains et grands prêtres juifs du Sanhédrin. Pour ces hommes, en tuant Jésus, il s’agissait avant tout de préserver leurs positions dominantes et leurs privilèges matériels, c’est-à-dire « tuer pour maintenir des échelles hiérarchiques de domi­nance », In : « L’éducation fondée sur les sensations », (1987-2007).

Ainsi cet échange suscita-t-il, chez le père dominicain, une prise de conscience telle et soudaine qu’il se lança dans la rédaction de ce qui serait son avant dernier ouvrage, « Judas l’innocent », (2005), occultant quelque peu nos analyses sociologiques. Je lui demandais si le peuple ayant « choisi » de libérer Barrabas et de condamner Jésus n’était pas manipulé comme savent le faire bon nombre de professionnels du discours et de la rhétorique. Une émission de télévision n’a-t-elle pas conçu qu’elle pourrait trouver sur cette thématique un créneau médiatique ?

Dans notre argumentaire s’essayant à évaluer la motivation de Judas à se voir attribuer un lopin de terre afin d’y construire sa maison, la tentation du disciple est trop forte pour qu’il puisse anticiper les conséquences de son baiser. On sait que le remord l’aura poussé à mettre fin à ses jours. Ce que l’histoire officielle et semble-t-il « dominatrice des cerveaux » aura retenu et exploité sera : « Judas le traitre » et, par dérive sémantique, « le judaïsme religion de la traitrise ». Jean Cardonnel l’aura bien perçu dans les chapitres 2, « Comment on fabrique un traître » et 3, « De l’usage satanique de Judas », pp. 21 à 78.

Dans ce débat de l’antisémitisme qui n’arrête pas de s’ouvrir et de se fermer, où l’image de Judas est latente (et satanisée ?), ne faudrait-il pas s’armer d’un dossier à l’usage des scolaires de collège et de lycée largement accepté par tous les partenaires, religieux, scientifiques et laïques, sans que quiconque n’ait autorité de censure sur les autres ? Faisant confiance à l’intelligence des élèves qui auto-éveillerait singulièrement leur entendement ? (à vérifier). Il s’agirait de s’attaquer aux racines de ce mal qu’est le racisme en abordant enfin l’enseignement laïque des religions à l’école sans oublier les religions indiennes et asiatiques qui, elles, ne sont pas marquées, semble-t-il, par la compétition des unes sur les autres. Le Président Macron s’apprête à demander un « audit » au Ministre de l’Education Nationale pour évaluer qualitativement le vécu des enfants juifs au sein de l’Ecole de la République. A quand des audits semblables pour les enfants d’autres religions ?

Dans cette relecture de l’émergence des religions et des intolérances qui suivirent, nous ne manquerons pas de relier - dans les analyses qui tentent d’expliquer toutes les prouesses et toutes les déviances de l’esprit humain - les neuroscientifiques qui expliquent (ou tentent d’expliquer) « Pourquoi Dieu ne disparaîtra jamais », Science & Vie - N°1055 - août 2005. La Revue soutient que le cerveau serait « programmé » à croire (les guillemets de « programmé » sont de nous). Comme première base fiable, citons l’anthropologue français Pascal Boyer parmi les innombrables essais qui soulèvent la question de « Dieu » - « Et l’homme créa les dieux », Folio essais, 2003 qui aborde le sujet sous trois angles complémentaires différents : 1) L’ethnographie moderne démontre l’étonnante diversité des religions humaines… et leur similitude. 2) Les sciences du cerveau semblent permettre de comprendre comment se forment les croyances religieuses : 3) La réflexion darwinienne appliquée au cerveau qui semble « inscrire les fondements naturels de l’éthique » (sous la dir de Jean-Pierre Changeux, 1993) et du fait religieux dans l’histoire de notre espèce. La notion de « territoire » étudiée sous l’angle de l’éthologie ne doit pas être minimisée, voir sur ce sujet : « La construction religieuse du territoire », (sous la dir de Jeanne-Françoise Vincent, Daniel Dory, Raymond Verdier, 1995). Nous ne manquerons pas d’évoquer l’étude de « l’image de Dieu » comme archétype de soutien psychique théorisée par le psychanalyste suisse Carl G Jung dans ses constatations cliniques et thérapeutiques (auteur oublié par Pascal Boyer). De nos jours sont scientifiquement corrélés les phénomènes de guérison liés à la foi religieuse qui défient souvent les pronostics des sciences médicales actuelles, voire même en repoussant l’espérance de vie chez les croyants et pratiquants, (voir Dawson Church, in « Le génie dans vos gênes », 2013). La foi en un « Dieu protecteur » remplirait une fonction biologiquement et psychiquement transcendante comme soutien à la vie, pour certains, tout en pouvant susciter, pour d’autres, des fonctions opposées auprès des « fous de Dieu ». Dans une tentative de compréhension du phénomène de la foi, chacun devra être situé dans son histoire depuis sa conception, sa psychologie dont on sait qu’elle peut être terriblement influençable et sa socio-culture territorialement singulière pour tenter de comprendre sa logique originale et collective. A quand l’enseignement de la psychologie dans les collèges et lycées ?
La Réunion pourrait-elle trouver sa place dans ce renouveau culturel ?

Frédéric Paulus, CEVOI, Centre d’Etudes du Vivant de l’Océan Indien