Le sens des responsabilités
10 juin, parNote de la Rédaction au sujet d’une tribune intitulée « Nommer le privilège zorey pour construire l’égalité à La Réunion »
27 janvier 2009

Le 29 juin dernier, Benoît XVI a ouvert l’année consacrée à celui qu’on appelle souvent « l’apôtre des nations ». Initiative heureuse qui permet à tout un chacun de réfléchir sur la personnalité et la pensée d’un des hommes qui ont marqué notre histoire. Ne dit-on pas parfois qu’il est le véritable fondateur du christianisme ? Luc dans le livre des “Actes des Apôtres” ne nous montre-t-il pas qu’avec Paul, l’essor du christianisme a pris un tournant décisif ? En effet, sans lui, le message de Jésus n’aurait peut-être pas enflammé, il y a deux mille ans, le monde entier.
Quoi qu’il en soit, il est impossible de se pencher sur les origines chrétiennes sans rencontrer ses traces, sa marque. Lors de la fixation du “Canon” (règle), c’est-à-dire des écrits constitutifs du Nouveau Testament, une place incomparable fut réservée aux lettres de Paul. Sur les vingt-sept livres que compte le Nouveau Testament, 13 lettres (épîtres) sont attribuées à Paul. Mais cette place massive de Paul dans la Nouveau Testament ne signifie pas qu’il a régné sans partage sur les Églises de son temps, même si son influence a été déterminante dans l’extension du christianisme dans le monde romain.
Il a du, dès son vivant, faire face à de dures oppositions. Ses lettres témoignent à elles seules à quel point ont été contestées autant son activité missionnaire que son interprétation de l’Évangile et sa personne même. Il n’a pas eu, le moins qu’on puisse dire, beaucoup de succès dans les milieux judéo-chrétiens conservateurs - importants dans les communautés primitives - dont la foi chrétienne est restée enracinée dans le judaïsme. Il a même connu après sa mort, en l’an 64 ou 67 de notre ère, une sorte de purgatoire dans la mémoire chrétienne, avant d’être revendiqué au IVème siècle par l’Église de Rome comme son second fondateur, associé à Pierre.
Qu’en est-il aujourd’hui de l’influence de Paul ?
Dans la liturgie catholique, Paul est assez maltraité : les passages lus au cours des messes sont de brefs extraits, quasiment jamais commentés à l’homélie. On se demande ce qu’ils font là, ils n’ont souvent rien à voir avec les deux autres lectures.
Paul est un auteur difficile et peu lu. Son style, son langage et sa logique déroutent le lecteur des évangiles, habitué à lire des histoires simples et à rencontrer un Jésus proche et très humain. Il est l’homme de deux cultures, la juive - sa culture natale - et la culture gréco-romaine. Tantôt il joue sur le clavier de la terminologie juive, tantôt sur celui de la pensée grecque. Et ce, avec une très grande liberté. D’où la difficulté « à tenir ensemble les deux modalités de sa réflexion sans la faire basculer tout entière du côté de la subtilité rabbinique ou du côté de la rigueur dialectique ».
En outre, certains propos de Paul concernant les femmes, l’obéissance due aux maîtres et aux autorités en charge passent mal aujourd’hui. Que dire de ses invectives envers ses propres frères juifs ! D’où un certain désamour des chrétiens pour Paul.
L’apôtre est l’objet de biens d’autres accusations, celle notamment d’avoir détourné, remoulé et falsifié le message simple du Nazaréen. C’est le jugement porté par Friedrich Nietzsche (1844-1900), Ernst Bloch (1885-1977), penseur marxiste de l’utopie, et quelques autres.
Néanmoins, par-delà ces critiques, Paul reste une personnalité qui fascine toujours. Depuis une dizaine d’années, ses écrits suscitent un immense intérêt parmi des philosophes importants de notre temps : Alain Badiou, Giorgio Agamben, Slavoj Zizek, Bernard Sichère, Michel Serres, Régis Debray, Stanislas Breton et d’autres. Et c’est sur les grandes problématiques de notre temps que Paul est invité au dialogue : la question de l’identité, le rapport à l’histoire, la tension entre le particulier et l’universel, la place de la Loi, le surgissement du “moi” comme sujet personnel, la place du don et de la gratuité. Surprenante, n’est-ce pas !
Que des théologiens et des philosophes de confession chrétienne s’intéressent à Paul, c’est dans l’ordre des choses, mais que Paul fasse le bonheur des penseurs d’extrême gauche comme le Français Alain Badiou, l’Italien Giorgio Agamben et le Slovène Slavoj Zizek, et que ses écrits soient analysés et confrontés, hors religion, à leurs interrogations et à nos questionnements d’aujourd’hui, voilà la grande surprise.
Comment expliquer ce choix de Paul de la part de ces philosophes, dont certains font profession d’athéisme ? Peut-être tout bonnement parce que le monde de Paul ressemble un peu à notre monde globalisé, un monde qui fait, pour la première fois, avec l’Empire romain, l’expérience de la mondialisation, avec les tentations du particularisme ou du relativisme, que nous connaissons également. La fameuse formulation de Galates 3, 28, qui transcende tous les clivages ethniques, civiques et même anthropologiques : « Ni Juif, ni Grec ; ni homme, ni femme ; ni libre, ni esclave », ne pouvait donc que réjouir nos philosophes.
Reynolds Michel
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