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« L’homme n’est homme que par l’éducation » Emmanuel Kant
À l’heure où, à l’échelle mondiale, six enfants âgés de moins de cinq ans sur dix, subissent régulièrement des châtiments corporels et/ou des violences psychologiques de la part de leurs parents et des personnes qui s’occupent d’eux, il paraît, pour le moins, inconvenant, de polémiquer d’emblée sur l’éducation positive, souvent reliée à la bienveillance. Et pourtant, la controverse enclenchée dans les années 2014/2018 s’est installée dans la durée et dans un profond désaccord entre les « résolument pour » (Isabelle Fillozat, Catherine Gueguen, Olivier Maurel…) et les « complètement contre » (Caroline Goldman, Didier Pleux, Patrick Ben Soussan, Isabelle Roskam…). Pour comprendre les enjeux de cette controverse, il convient de bien cerner notre sujet. Il s’agit d’éducation, de bienveillance, de parentalité (parents et enfants) et de positivité, bref d’éducation bienveillante et/ou de parentalité positive. Mais au fait : qu’est-ce que l’éducation positive ? Qu’est-ce que la parentalité positive et bienveillante ?
C’est dans un contexte d’un processus d’autonomisation de l’enfant (1) que le Conseil de l’Europe (46 pays membres) publie, en mai 2006, une Recommandation destinée à fixer des objectifs communautaires pour la parentalité du 21e siècle. C’est là qu’apparaît officiellement pour la première fois le concept de parentalité positive ((positive parenting), défini comme un comportement « fondé sur l’intérêt supérieur de l’enfant, qui vise à l’élever et à le responsabiliser, qui est non violent et lui fournit reconnaissance et assistance en établissement un ensemble de repères favorisant son plein développement » (cité par Béatrice Kammerer, Sciences Humaines (S.H), n° 361, 2023).
Cette définition de la parentalité positive (Recommandation du Conseil de l’Europe du 13 décembre 2006) comme une parentalité qui respecte et soutient les droits de l’enfant tels qu’énoncés dans la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant (CNDE), adoptée en 1989, part du principe que la capacité éducative des parents peut être améliorée par une politique de soutien. Quatre piliers sont mis en avant pour définir la mission des parents : la nécessité d’éduquer dans le respect des besoins affectifs de l’enfant, celle de tenir compte de son opinion et de son vécu, celle de renforcer son pouvoir d’agir, mais aussi celle de lui fixer des limites et des règles.
L’origine du terme « parentalité » provient d’un programme de soutien éducatif datant de la fin des années 1990 en Australie, le Triple P (Positive Parenting Program), qui vise la promotion du bien-être et du bonheur de l’enfant en s’appuyant sur les apports de la psychologie positive. À l’époque, la Recommandation du 13 décembre 2006 et le rapport scientifique qui l’accompagne ne suscitent aucun débat dans le champ académique. Du côté du grand public, la parentalité positive et ses variantes — éducation positive, parentalité bienveillante, pédagogie positive…– sont plébiscitées. Les livres de la pédiatre Catherine Gueguen et de la psychothérapeute Isabelle Filliozat sur l’éducation positive sont des succès de librairie. Entre 2010 et 2015, on passe en France d’à peine quelques dizaines d’articles de presse par an à près d’un millier, dont plus de 90 % sont élogieux à l’égard de l’éducation positive, selon les données Europresse (cf. Sciences Humaines. ibid).
Aujourd’hui, l’éducation positive n’a plus le vent en poupe. C’est le moins qu’on puisse dire. « L’éducation bienveillante, ça suffit ! est le titre d’un essai de Didier Pleux, psychologue clinicien et psychothérapeute, paru chez Odile Jabob en 20023. « Stop à l’infiltration de l’idéologie positive » dans le secteur de la petite enfance, dénoncent la psychologue et docteure en psychopathologie Catherine Goldman, la philosophe et femme de lettres Élisabeth Babinter et plus de 200 professionnels, dans une tribune publiée par Le Point le 20 août 2025.
Mais que peut-on bien reprocher à une éducation qui se veut bienveillante et positive centrée sur l’enfant, qui respecte sa dignité et favorise son développement ? Qui peut être contre une parentalité qui favorise l’autonomie, la confiance et l’estime de soi de l’enfant dans un contexte de sécurité affective, tout en fixant des limites ? Est-ce qu’on peut critiquer à juste titre une pédagogie qui repose sur l’écoute, la communication et la compréhension mutuelle ? Est-ce qu’on peut discréditer sciemment une philosophie de vie qui met l’accent sur le respect des enfants et leur développement harmonieux, tout en privilégiant l’empathie et l’encouragement ?
Sur quoi porte donc les critiques sur l’éducation positive ? Même celles et ceux qui mènent la croisade contre l’éducation positive, comme Catherine Goldman, Didier Pleux ou Patrick Ben Soussan commencent par souscrire pleinement à l’éducation positive telle qu’elle a été théorisée au départ et conformément à la définition du Conseil de l’Europe (voir ci-dessus).
Pour les auteurs que nous venons de citer, il faut ajouter du négatif dans l’éducation positive. Et ce, par la mise en place des limites et en augmentant le seuil de frustration des enfants. « Nos enfants ont le droit de bénéficier d’une parentalité ferme et bienveillante qui leur donne la possibilité de bien grandir. Et cela par la mise en place des limites », déclare Catherine Goldman, auteure de « File dans ta chambre ! Offrez des limites éducatives à vos enfants » (Inter-édition, 2020). Pour le psychothérapeute Didier Pleux, l’éducation positive à la française est un grand leurre qui épuise les parents et fabrique des enfants tyrans : « Avec de la bienveillance, on est arrivé à affaiblir l’autorité parentale et on a des enfants de plus en plus tyranniques qui manquent de tolérance à la frustration » (Le Figaro, 18 avril 2023). « Ras le bol de ces discours bienveillants, de cette parentalité positive qui vous fait croire qu’on peut tout gérer… », écrit de son côté le pédopsychiatre et psychanalyste Patrick Ben Soussan, auteur de : « Parents, on vous prend pour des cons ! », paru chez Érès en décembre 2024.
Il est vrai qu’au-delà de tous ses avantages et bienfaits, l’éducation positive peut être reçue comme une injonction au risque de culpabiliser les parents. Par ailleurs, les parents, dans un souci de bienveillance constante risquent de tomber dans l’hyper-parentalité, au risque d’épuisement et de burn-out (cf. Isabelle Rosakam, Réseau Parentalité, 12 mars 2021). De plus, les conséquences de la surprotection de l’enfant sont connues : manque d’autonomie et d’estime de soi, difficulté à gérer ses émotions et les épreuves de la vie réelle.
Il y a enfin celles et ceux qui acceptent mal le basculement historique profond qui a donné une nouvelle place à l’enfant dans la famille, le considérant comme une personne à part entière. L’enfant est une personne, tout en étant « petit », « dépendant ». Comme être petit, il a besoin de protection, de sécurité, d’affection, mais aussi d’être éduqué, structuré et cadré par des limites et l’apprentissage à la nécessaire frustration. Comme une personne, il mérite d’être traité avec le respect propre à toute personne. Donc, ne pas confondre le fait d’être une personne et le fait d’être un adulte (cf. François de Singly, S.H, Grands Dossiers, n° 8, 2007).
Ni trop, ni trop peu / Bienveillance et fermeté
Que conclure ? Le grand bienfait de l’éducation positive, c’est, sans doute, une meilleure prise en compte des besoins de l’enfant. Et ce, en se renseignant sur leurs enfants, à mieux les comprendre, à mieux les connaître et à mieux les accompagner, tout en favorisant aussi leur créativité, pas seulement leur obéissance (Héloïse Lhérété, Que penser de l’éducation positive, France-Inter, 22/06/2022). L’amélioration de la qualité relationnelle entre l’enfant et ses parents a entraîné et entraîne de facto une réduction de la violence éducative ordinaire.
Pour éviter certains dangers, la mise en place d’un cadre clair, cohérent et contenant est indispensable, car l’éducative positive ne signifie pas absence de cadre structuré. Les jeunes ont besoins de repère et des limites. En cherchant un environnement sécurisant et propice à l’épanouissement de leur enfant, les parents pour conserver leur équilibre doivent éviter un double écueil : ni trop, ni trop peu, juste ce qu’il faut dans la bienveillance et la bientraitance éducatives. L’éducation positive repose sur un équilibre entre fermeté et bienveillance dans une écoute active qui respecte la dignité de l’enfant et favorise son développement.
Reynolds Michel
(1) MICHEL Reynolds, Janusz Korszak (1878-1942), une vie pour les droits de l’enfant, 18 novembre 2025 ; Promouvoir et respecter les droits des enfants, 20 novembre 2025, dans Les Médias locaux.
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