Di sak na pou di

L’image précède-t-elle la pensée ?

Frédéric Paulus / 6 novembre 2017

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L’apparition des yeux est très précoce dans l’évolution. Le biologiste Faustino Cordon, surprenant de par sa culture et sa curiosité l’amenant à sortir des cadres conventionnels de pensées, situe l’apparition de l’action puis des yeux au fin fond des océans avant que la vie existe sur terre. Il évoque certains mollusques qui se seraient détachés des rochers pour s’alimenter alors que le plancton n’arrivait pas à leur bouche pour les nourrir. Ils auraient acquis des rudiments de nerfs et une capacité pulsatile à nager. Dès lors, l’étape suivante fut l’apparition des yeux pour se guider. Pour utiliser une image, les plantes qui puisent leur nourriture n’ont pas à se déplacer, elles s’alimentent avec leurs racines. Le psychologue Alain Berthoz confirme l’approche de Cordon : « En témoigne, dit-il, cet organisme mi-plante mi-animal, l’Alscidiacea, qui, n’ayant plus dans le milieu où elle est fixée de quoi se nourrir, se dote d’un tout petit cerveau pour contrôler un mini-appareil moteur, mais aussi d’un œil et d’un capteur vestibulaire pour stabiliser sa position et se repérer dans l’univers incertain, parcouru de courants de l’océan », p. 38, La simplexité, (2009).

L’apparition des yeux aura été déterminante pour l’émancipation et l’exploration sensorielle. Oui l’image a dû précéder la pensée. L’idée d’une bibliothèque d’images dès lors disponible pour nous guider peut-être maintenant défendue pour imaginer des scénarios. Et avec l’apparition du langage nous pouvions échanger des abstractions sans avoir nécessairement besoin de montrer les objets ou de les mimer et les souvenirs stockés dans notre cerveau pouvaient être évoqués avec l’apparition du langage d’Homo Loquens. L’étape suivante sera l’échange d’idées. Simultanément émergea l’imagination toujours basée sur l’image. Les rêves deviennent sa face cachée, qui, elle, ne subit pas les contraintes de notre conscience. Le sommeil « paradoxal » de Michel Jouvet où les rêves apparaissent va perdre son caractère paradoxal avec une dynamique électrique neuronale spécifique pour faire jaillir des images.

Oui les images précèdent la pensée. Pour exprimer nos pensées, remplaçant les gestes, nous avons recours aux mots fabriqués par une aire cérébrale spécifique et à un vocabulaire, une syntaxe, des règles de grammaire et toutes contraintes pour nous faire comprendre, tout en subissant celles des conventions, de la morale, des tabous, des conditionnements, des préjugés… Le sociologue Pierre Bourdieu aura cette belle expression : « Ce que parler veut dire ! » Il nous restera à penser à offrir aux enfants leur lot de bons et heureux souvenirs pour alimenter leur bibliothèque d’images afin qu’ils aient plaisir à parler et à rêver… On plaidera plus tard la cause du théâtre à l’école. Et comme furent célébrés dernièrement les trente ans du CRR (Conservatoire Régional de Région), nous rajouterons dans notre plaidoirie l’éloge de la musique et de la danse au sein de l’Education Nationale.

Frédéric Paulus, Cévoi