La colle jak

5 avril 2007

Il est d’usage, à La Réunion, de parler de colle jak.
Il s’agit là d’une réputation usurpée, car, en vérité, foi d’ex-braconnier, il n’y a de colle que la colle zoiso, faite avec les fruits du ti natte (à ne pas confondre avec le grand), préalablement bouillis, malaxés et rincés de plusieurs eaux pour en extraire toutes les fibres et n’en retenir que le lait transformé en colle sous l’effet de la chaleur. La colle natte a l’avantage de “tenir” : elle ne s’effiloche pas, elle ne durcit pas, elle colle tout le temps qu’il faut et sert quasiment à l’infini. Pour la rendre un peu plus “vive”, notamment par temps couvert, on y ajoute quelques gouttes - mais pas plus - de lait (1) l’affouche. Et là !... Tention pangar !

Rien à voir avec la colle jak qui, elle, a tendance à s’effilocher sous l’effet de la chaleur du soleil, et donc de laisser la proie s’échapper, puis de durcir, ce qui lui enlève tous ses effets.

Après ces considérations sur la colle zoizo, venons-en aux faits.

Marmailles, nous nous racontions cette histoire dérivée probablement de la fable de la Fontaine “Le lièvre et la tortue”, qu’il nous fallait alors apprendre par cœur et réciter d’un seul trait. Ce devait être aux Cours Moyens, 8ème et 7ème , à l’époque.

Une tortue, donc, eut l’idée de s’enduire la carapace de colle, de bonne colle, celle de natte qui colle en tout temps, même la nuit au clair de lune. Comment s’y était-elle prise avec ses quatre petites pattes et sa queue plus petite encore, qu’on ne voit jamais, cela, l’histoire ne le dit pas. Les marmailles ne s’embarrassent pas de telles questions. Pas plus qu’ils ne s’interrogent lorsqu’on leur dit que, selon le fabuliste, lièvre et tortue, et même renard, corbeau et autres animaux parlaient et, même, engageaient entre eux conversation : ce qui était dit, et à plus forte raison écrit, était forcément vrai. Il était en tout cas hors de question de contredire le maître ou la maîtresse.

Voilà donc notre tortue toute recouverte d’une belle couche de colle natte. Arrive alors un lièvre tout fringant qui, pour s’amuser, probablement, lui donne un coup de patte sur le dos. Comme d’autres se donnent une tape sur le dos. Ce qui devait arriver, arriva : la colle étant de bonne qualité, la patte resta prisonnière de la carapace.

Interloqué, notre lièvre voulut reprendre sa patte : elle ne voulut pas relâcher la carapace ! Il tira de toutes ses forces et rien n’y fit : la patte restait prisonnière.

Il eut alors l’idée d’y mettre une seconde patte se disant que prenant ainsi appui, il aurait davantage de force pour dégager la première. Rien n’y fit. Tout au contraire de ses calculs, la deuxième, à son tour, resta prisonnière de la carapace. Il eut beau faire, rien ne changea.

« Mes pattes de derrière étant les plus fortes - cela est connu de tous -, en prenant appui d’un coup sur les deux, je pourrai m’arracher », se dit-il. Et il le fit... mais il s’encolla davantage encore ! A vouloir donner un coup de tête, il s’encolla la tête. Même le ventre et jusqu’à la queue, tout y passa jusqu’à ce que notre lièvre fut dans l’impossibilité de bouger le moindre poil.

Et nous, les marmailles, on en riait... on en riait.
La leçon, me direz-vous ? Il n’y en a pas ! Sauf à considérer qu’il ne suffit pas d’être malin, car il n’y a pas plus malin qu’un lièvre : il faut faire preuve d’un peu d’intelligence et de raison.

Alors, pour quoi cette histoire, aujourd’hui, plus de 50 ans après ?

Tout simplement parce qu’elle est à l’image de notre Réunion d’aujourd’hui : de quelque côté que l’on se tourne, on est pris dans la colle.

Un moustique qui passe, et c’est la colle du “chick” : même les ministres de passage s’encollent.

Un petit cyclone, on est dans la colle. Et un ministre qui avait mal calculé son coup s’est encollé.

Une ravine qui coule un peu fort, on est dans la colle : la colle la Rivière Saint-Etienne !

Un peu de pluie, on est dans la colle la route en corniche, la colle des radiers...

Et on peut continuer : les pompiers, la circulation, le tourisme, l’avion, l’environnement, les légumes, les prix... la colle partout même. Même pou pêche cabot ou pou pêche macabit, nou lé dans la colle ! Et i tient va !.... I largue pas !

Au fait, avez-vous remarqué que La Réunion a la forme d’une carapace de tortue ?

Georges-Marie Lépinay

(1) En français, la sève.


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus