Di sak na pou di

La décapitation du professeur Samuel Marty : l’autre 11 septembre 2001

Patrick Singaïny / 23 octobre 2020

« Si on est parvenu à décapiter Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie de collège, en pleine rue et en plein jour devant son lieu de travail - ce temple de la République qu’est l’Ecole -, la raison en est d’abord parce qu’il n’a pas été suffisamment soutenu par le système scolaire et notamment par ses collègues. Le poids des parents d’élèves manipulés par les vidéos d’un activiste islamiste et le faux témoignage d’une élève ont jeté à la vindicte publique l’honneur d’un enseignant qui, non sans talent, ne faisait que son travail d’éveilleur de conscience. »

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Par conséquent, ce qu’il conviendrait de changer de fond en comble, et sans attendre, est la structuration et le mode de fonctionnement d’un établissement scolaire, en annihilant l’esprit servile, infantilisant et grégaire qui y règne depuis la troisième république. Car dans ce monde pyramidal obscur fonctionnant en vase clos, qui méconnaît totalement les vertus de l’échec, et est gouverné par la peur de mauvais résultats toujours mauvais depuis près de 40 ans, l’écrasante majorité des enseignants n’y ont ni amis, ni soutiens véritables.
Beaucoup en prennent seulement conscience quand, subitement isolés, ils ont été le plus souvent pris en grippe par un inspecteur narcissique imbu d’une autorité légitime qu’il n’a jamais eue, et que, par voie de connivence, leurs relations avec leur supérieur hiérarchique en deviennent du jour au lendemain conflictuelles. Qui plus est, l’enseignant ainsi totalement esseulé est livré à lui-même quand il est pris à partie par des parents voire des élèves qui savent depuis longtemps combien il est facile de discréditer un professeur. Il mesure la gravité de sa situation avec encore plus d’effroi quand il ne peut que constater la réaction de ses pairs qu’il croyait être ses amis plutôt que des collègues, avec lesquels les liens viennent à se distendre pour furtivement disparaître. « Pas de vagues ! » lui fait-on comprendre de toute part. Car la crainte d’être associé à votre malheur est trop forte.
Ainsi ostracisé, le mieux que vous puissiez alors espérer sont ces signes « d’encouragement » envoyés le plus discrètement possible par un ou des « amis » de votre établissement, lesquels, vous le saurez avec le temps, ne font que se contenter de suivre en spectateurs votre inexorable excommunication.

Samuel Paty a été exécuté à la suite d’une fatwa numérique, et a sans doute quitté notre monde dans un sentiment de doute et de peur, avec chevillée à l’âme l’appréhension d’une faute qu’il aurait commise. Alors qu’il n’en était rien. Il est mort décapité parce que le système scolaire a autorisé les parents à jouir d’une parole aussi importante que celle de l’organisateur et le dispensateur du savoir : ce qui constitue une erreur fondamentale aussi tragique que terrible. Qu’on se le dise : aux parents l’éducation, aux enseignants l’instruction ! Aux élèves le respect absolu du sachant, aux enseignants le respect bienveillant de l’enseigné !

Urgent de changer le mode de fonctionnement de l’école, l’esprit, et la nature même des programmes scolaires.

Changer l’esprit du système de fonctionnement d’un établissement scolaire ne suffirait pas : il conviendrait également de changer la nature des programmes qui obligent un enseignant à mettre sa vie en danger en le laissant aborder la question de la liberté d’expression adossée à la notion de laïcité absolument seul, dans un contexte économique, sociétal et civilisationnel en crises profondes depuis bien avant les attentats contre Charlie Hebdo (2015).
Se contenter de scander « laïcité-laïcité » de façon incantatoire n’a jamais constitué un véritable enseignement. Tout comme se contenter de dispenser des disciplines non reliées, au lieu de transmettre à la fois le goût d’apprendre à apprendre, et les précieuses clés de compréhension - en temps réel - de la marche de notre société, tant il importe de visibiliser ces clés, et de donner la possibilité à l’apprenant d’être en mesure de les relier, pour ainsi permettre à toute notre jeunesse actuelle de mieux appréhender la vie et le fondement des savoirs transgénérationnels.
Voilà ce qu’attendent toute une génération multi-connectée qui, à l’ère du numérique, vit une relation au temps vécu totalement inédite. J’ose cependant faire une suggestion : peut-être nous faudrait-il entendre les « mauvais » élèves qui vous obligent, lorsque vous livrez un cours sur la laïcité, à relever des questionnements qui se situent en amont de la notion, et qui, en somme, vous réclament avec leurs mots candides la raison pour laquelle la laïcité est un axiome qu’ils identifient trop souvent à un diktat, au lieu d’un principe de fonctionnement du lien républicain, dont ils n’ont jamais senti ni la prégnance ni l’importance, le déclarent-ils en toute bonne foi.

En réalité, ces « mauvais élèves » (par opposition à ceux qui ne remettent jamais en question le cadre théorique du cours) ne demandent qu’à connaître les ressorts de la laïcité et comprendre comment cette chose devrait toujours normer nos vies. Ils voudraient qu’on leur démontre non seulement sa nécessité, mais surtout, pour peu qu’un feu sacré leur soit transmis, qu’on leur permette de ressentir le désir d’une adhésion, dont on pressent à leur contact qu’il pourrait excéder le cadre républicain pour déborder dans le secret de l’intime conviction d’un adulte en devenir.

Urgent de se rappeler que le laïcisme français n’est malheureusement pas universel.

En 2015, j’ai été amené à donner une conférence en ligne avec des étudiants d’une université américaine. Une trentaine de doctorants avaient épluché l’essai relatif à l’attentat contre Charlie Hebdo que j’avais publié en mars avec le penseur Edgar Morin. Les organisateurs m’avaient demandé expressément une intervention sur la laïcité. J’avais travaillé mes propos en pensant qu’ils voulaient en connaître les rouages historiques. Qu’elle ne fut ma surprise en écoutant ces étudiants me déclarer qu’ils ne pouvaient « être ou suivre Charlie ». Tous ont déclaré avec force combien ils ne comprenaient ni la notion de laïcité (dont le mot n’a pas d’équivalent en Anglais), ni pourquoi une publication telle que Charlie Hebdo pouvait exister. Tous ont tenu à me signifier ostensiblement leur désapprobation.

Force est de constater que la laïcité, telle que nous l’entendons, est une affaire éminemment française. Elle n’est en rien universelle. Et au fond, il s’agit là d’un point important dans la compréhension de l’incompréhension de certains citoyens français de culture composite face aux ressorts du laïcisme français. Pourtant, il suffirait de se rappeler et de prendre conscience qu’une caricature exécutée, validée par la rédaction de Charlie Hebdo et publiée dans la foulée à Paris était chose anodine avant Internet, ou plutôt avant Google, et que depuis, via un programme d’alerte inclus dans le moteur de recherche, ce dessin si tôt publié est immédiatement reçu dans un paysage mental qui méconnaît totalement la nature de notre démocratie, notre loi de 1905, le poids déterminant de la Révolution Française et la portée de la décapitation d’un roi de droit divin (une exécution fondatrice qui explique largement le poids de l’anticléricalisme français et l’attrait atavique pour la pureté de la neutralité).

Publié pour un public exclusivement français, qui plus est pour des fans, le dessin se retrouve ipso facto entre les mains de millions de croyants à travers le monde, qui l’auront à le revoir via les soubresauts locaux des réseaux sociaux. Des croyants pour lesquels la religion régit et rythme chaque aspect de leur existence.
Par conséquent, si même des Américains - les premiers des occidentaux dont la culture est judéo-chrétienne - ne comprennent pas le sens de ces caricatures voire les désapprouvent vertement, comment voulez-vous que des non-occidentaux ne rencontrent pas les mêmes difficultés ?

Urgent de respecter la dimension spirituelle de l’individu et de comprendre d’où vient le droit absolu de se moquer.

J’aimerais finir cet article par une considération de nature anthropologique. Tout individu, comme je l’ai souvent rappelé, possède au moins deux dimensions fondamentales dans l’unité de son identité.
La dimension tellurique (son ancrage identitaire issu de la stratification du peuplement historique de son pays - au sens régional du terme-), la dimension aérienne (qui permet que la culture que l’on porte en soi soit toujours en mouvement et en échange permanent avec toutes les autres environnantes).
Aujourd’hui j’y ajouterais volontiers une troisième, probablement la plus intime : la dimension transcendantale (celle qui le relie à la spiritualité inhérente à l’Humain, et qui souvent est adossée à un caractère religieux, que cette dimension spirituelle s’incarne dans le respect de toutes les religions en présence - la laïcité-, ou qu’elle s’exprime dans une pratique religieuse héritée ou de conviction).

Par conséquent, à chaque fois qu’une caricature de Mahomet est publiée, a fortiori re-publiée, le musulman de France (à l’exemple de monsieur Hafiz Chems-eddine, l’excellent nouveau recteur de la Grande Mosquée de Paris) doit rappeler stoïquement combien il fait partie intégrante de la société française et a toujours fait sien nos valeurs républicaines, tout en rappelant le droit à la caricature, mais en concédant en second lieu que ces caricatures ne peuvent en aucune façon lui plaire, puisque nous pourrions poser qu’elles brutalisent et renient une part sacrée de son en-soi.

Depuis 5 ans, nos forces de sécurité nous protègent incessamment contre les islamo-nazis, mais ce faisant nous laissons les Musulmans de France objectivement républicains (des citoyens français se situant donc aux antipodes de ceux qui acquiescent au séparatisme) otages du terrorisme islamiste, en ébranlant une part des fondements même de leur identité, à chaque attentat, à chaque re-publication des caricatures de Mahomet. C’est pourtant prioritairement avec eux, à l’échelle hexagonale, que nous devons définir continuellement un mieux-vivre-ensemble.

Et à ceux qui voudraient intercaler l’idée que la religion chrétienne a subi des publications tout aussi dégradantes de Jesus le Nazaréen, nous pourrions nous souvenir que la visualité et l’iconologie de l’art occidental créées à la renaissance italienne sont issues de la représentation sacrée de Jésus dans l’espace terrestre de l’homme, représentation mentale née dans l’imaginaire d’un proto-artiste qui n’a eu de cesse de montrer combien il pouvait se substituer au Créateur ; de fait, nous pouvons aisément prendre conscience que cela nous a toujours semblé non-anormal qu’il soit représenté (jusqu’à le rendre ridicule sous la plume d’un dessinateur-devenu-au-bout-de-4-siècles-totalement-tout-puissant, lequel a toutes les permissions de se moquer de la sacralité en toute bonne foi) ; nous pourrions convenir également que ces caricatures ne scandalisent plus ou si peu - la première religion de France n’étant plus aussi prégnante- ; et nous finirions par déclarer que cet anticléricalisme-là est depuis longtemps intégré à la francité et à l’histoire de l’essor de notre 3e République… ce qui, sans aucun esprit de dénigrement, reste à accomplir dans notre 5e République finissante, s’agissant de l’islam qui est la deuxième religion nationale.

L’idée du pouvoir exécutif de garantir le renforcement de l’enseignement de l’arabe dans un périscolaire enfin à maîtriser est excellente. C’est en adoptant cet esprit d’intégration et non d’assimilation que nous parviendrons intelligemment à éradiquer les thèses du salafisme et des Frères Musulmans, et ramener de 26 à 8 % des lycéens de confession musulmanes qui refusent de condamner les auteurs de l’attentat contre Charlie (sondage IFOP pour Charlie Hebdo (octobre 2020). Quant aux terroristes islamo-fachistes, il conviendrait une fois pour toute de bien considérer qu’ils ne sont pas musulmans, et que surtout ils ne sont pas fous. Décapiter un enseignant et poster sa tête sur les réseaux sociaux représente très consciemment le trophée d’un guerrier.

Urgent de prendre conscience que depuis l’affaire Khaled Kelkal (1995) nous sommes en guerre sur le sol national.

Nous sommes en guerre depuis l’affaire Khaled Kelkal (1995), et de façon plus aiguë depuis cinq ans. Nous ? Pas seulement notre pays, pas seulement notre armée, pas seulement notre police, mais chacun de nous (adultes comme enfants) ; Nous Français, quelle que soit notre origine régionale, quelle que soit notre identité culturelle maternelle. L’écho en France de la décapitation de Samuel Paty correspondra sans aucun doute à celui qu’a représenté l’effondrement des Twin Towers aux États-Unis en 2001. Dans les deux cas, l’objectif était de triompher de l’ennemi vaincu et de l’humilier. L’ennemi, c’est Nous. Et comme nous avons affaire à des dogmatiques qui voient le monde par le prisme de la religiosité, aux États-Unis, le 11 septembre 2001, l’ennemi à abattre était la « religion » du libéralisme universel, tandis qu’en France, le 16 octobre 2020, l’ennemi à abattre était la « religion » de la laïcité universaliste.

Patrick Singaïny. Écrivain et essayiste