La fin et les moyens

14 mai 2007

Lors d’une des dernières émissions “À vous de juger”, dans le cadre de la campagne pour la Présidentielle, à la question posée par les journalistes : Comment ferez-vous pour payer l’augmentation du SMIC alors que la dette du pays est déjà très élevée ?, Ségolène Royal avait répondu par une autre question à laquelle visiblement Arlette Chabot et Gilles Leclerc ne s’attendaient pas : Avec 980 euros par mois, est-ce que vous, vous pourrez vivre ?
Nous voilà au cœur du problème qui fait toute la différence entre ceux qui ne veulent rien changer en profondeur, - au nom du sacro saint réalisme (« les choses étant ce qu’elles sont », aimait à dire Georges Pompidou) - et ceux qui ont l’audace d’imaginer une autre société débarrassée de tous liens marchands, et qui sont qualifiés d’idéalistes ou de rêveurs. À chaque proposition nouvelle comme à chaque idée généreuse qui bouscule les habitudes et va dans le sens de plus de justice, de plus d’égalité, les premiers poussent des cris d’orfraie et demandent invariablement si c’est possible et par quels moyens. Ce qui fait que dans toutes les discussions, en se fondant sur le poids de la réalité, ils se présentent toujours comme les plus sûrs, les plus précis, les mieux renseignés, en un mot les plus compétents. Vous les verrez manier les chiffres avec dextérité, car ce sont tous des calculateurs. Et en général, ils sont propriétaires de biens, ils ont “pignon sur rue” toutes sortes d’avantages et de privilèges qui sont autant de signes visibles de leur réussite.
Aussi quand elle a eu à l’affronter, dans ce grand face à face devant tous les Français, j’avoue que j’ai eu un peu peur pour elle : elle ne saura pas se défendre, il en fera certainement une bouchée. Combien de fois n’ai-je pas entendu tout au long de cette campagne qu’elle n’était pas « à la hauteur » pour occuper une telle fonction ? Certains allant jusqu’à la comparer à Bécassine ! Et pourtant, c’est le contraire qui s’est produit : elle a surpris tout le monde par son cran, sa détermination, sa « pugnacité ». Ne fléchissant jamais pendant plus de deux heures qu’a duré l’émission, c’est elle qui a mené le jeu, passant tout de suite à l’offensive, amenant son rival sur le terrain de son bilan et le mettant à plusieurs reprises en difficulté. Lui qui, d’ordinaire, plastronne, n’en menait pas large, n’osant même la regarder directement en face et se tournant vers les deux journalistes médusés. Mais de cet étonnant spectacle, les commentateurs, visiblement de mèche, n’ont rien vu. Prêts à mordre pour défendre le système en place, ils ont monté en épingle ses moindres failles et vanté en revanche le calme pourtant inhabituel de son rival, y voyant la marque d’une parfaite maîtrise digne d’un vrai “chef d’État”, - laquelle avait totalement disparu dès le lendemain. Et personne, ou presque, n’avait décelé, dans ce débat, comme dans toute cette élection du reste, la part de clinquant, d’artifice, de mystification même, qui faisait crier sur les barricades en mai 68 « Élections, trahison ! ». Quant au coup de la Présidentielle de 2002, il était complètement oublié !

Georges Benne


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Témoignages - 82e année


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