Di sak na pou di

La guerre !

Bruno Bourgeon / 8 janvier 2020

JPEG - 17.3 ko

La IIIe guerre mondiale a commencé. Elle ne date pas d’hier.
Tous les jours, on regarde, on partage, on lit, on retweete et parfois on fait… Si peu. Nous sommes en guerre et nous faisons comme si de rien n’était.
Notre société ne se sent pas en guerre, nous ne nous sentons pas en guerre. Notre ventre n’a pas faim et nos sens ne sont pas aux aguets. « On a le temps. » Non ! En aucun cas nous n’avons « le temps. » Le temps, ici, joue contre nous.
La guerre climatique fait rage, avec une puissance et une violence inégalées. Notre mutisme et notre inaction signifient notre déroute ! Et le meilleur moyen d’être complètement certain de perdre une guerre a toujours été d’ignorer son existence.

L’Australie n’est plus qu’un incendie géant. Les habitants de Canberra vivent dans un brouillard constant depuis des semaines. Les Australiens ne savent même plus quelle couleur inventer pour rendre compte des températures. Après le rouge vif, le violet.
Et au lieu de se rendre à « l’évidence » et de se dire que le combat de l’humanité pour l’humanité est en cours, de réunir toutes nos forces et tout notre courage pour ce qui s’annonce être la guerre la plus difficile et en même temps la plus juste que l’humanité ait connue, nous continuons à fermer les yeux, à laisser faire, pire même, nous continuons à ne pas faire le lien.
Il est des articles qui parlent des événements climatiques extrêmes sans évoquer le contexte du dérèglement climatique. Comme si nous parlions des crises financières sans évoquer les banques.
S’il est difficile de faire le lien pour quelque chose d’aussi évident que ces incendies dantesques, qu’en est-il :

• Pour un accord comme le CETA qui devrait être considéré comme un crime climatique et donc un crime contre l’humanité ?
• Pour le lien direct entre la poursuite de la croissance du PIB et les inexorables émissions de gaz à effet de serre ?
• Du lien entre les incendies en Russie en 2010 qui ont sollicité l’envolée des prix des céréales et les conséquences géopolitiques sur le bassin méditerranéen qu’on a ensuite appelé le « printemps arabe » ?

Notre monde connecté s’embrase et nous, nous ne captons pas.
La première étape d’une guerre, c’est la mobilisation générale. Or le placardage n’a pas fonctionné. Nous n’avons pas écouté les scientifiques. Nous avons cru que tout irait bien. Surprise ! Tout n’est pas allé bien, tout ne va pas bien. Et tout n’ira pas mieux si nous ne changeons pas radicalement.
Tant que nous ne réalisons pas que :

• La guerre fait rage,
• Chaque incendie, chaque inondation, chaque ouragan aujourd’hui ne résonne pas en nous comme le faisait un bombardement hier,
• Une décision politique qui ne prend pas en compte les émissions de gaz à effet de serre induites doit nous révolter aujourd’hui comme nous révoltait une trahison hier,
• Les climaticides d’aujourd’hui sont les génocides d’hier,
• Un grand nombre d’entre nous ne s’implique pas avec la même intransigeance dans la résistance d’aujourd’hui que certains de nos grands-parents hier,
• Notre époque exige que nos arbitrages soient rendus au travers d’un prisme climatique qui nous donnera, peut-être, la possibilité de vivre demain dans un monde nuancé,
• Notre mollesse d’aujourd’hui nous conduit à la barbarie de demain,
• Notre non-guerre d’aujourd’hui est bien plus tragique et criminelle que la très moquée « drôle de guerre » d’hier,
• Nous sommes tous les fantassins tétraplégiques d’une guerre en cours,
• Nos armes, c’est notre capacité à nous révolter, à ne rien laisser passer, à hurler et à vouloir tout transformer,
• Notre meilleure chance de construire un avenir, c’est de saisir que nous n’en avons pas,
• Chaque instant où nous ne menons pas cette guerre, nous condamnons ceux qui auront la chance d’être là demain à des atrocités plus inhumaines encore,
• Le chaos nous guette tous et n’attendra pas notre retraite,
• Il ne s’agit pas juste de la préservation des pôles et des états insulaires,
• Notre confort se base sur un écosystème global et complexe que l’on flingue chaque jour plus violemment,
• Chacun de nos choix constitue une partie de la guerre qui fait rage et qu’on se tire bien trop de balles dans les pieds,
• Nous, membres privilégiés des parties du monde privilégié, allons de notre vivant ressentir dans notre chair le chaos dans lequel le désordre climatique nous entraîne,
• Les conséquences concrètes de ce que les scientifiques clament de plus en plus haut et fort « le cataclysme c’est maintenant », interviennent dans notre quotidien,
• L’humanité n’a actuellement pas le dixième du millième de la technologie qui pourrait lui permettre d’absorber le choc,
• Une grave contrainte énergétique nous pend au nez et que lorsque nous prendrons la foudre, ça sera au pire des moments,
• Vouloir gagner la guerre sans la technique d’aujourd’hui, c’est comme vouloir gagner sans les avions d’hier,
• Vouloir gagner la guerre sans la puissance de la sobriété et des changements de comportement, c’est comme vouloir gagner la guerre sans l’aide de l’URSS et des USA hier,
• Ces batailles climatiques doivent envahir tous les instants de nos existences si nous voulons avoir un espoir de vaincre,
• Il est aussi aberrant et immoral d’investir dans les industries fossiles aujourd’hui qu’investir dans une usine de Panzer en 1942,
• Pour la première fois, l’humanité a la « chance » de pouvoir se battre ensemble et que peut-être, pour la première fois, une guerre constitue un progrès,
• Par demain, on veut littéralement dire « demain », tant que nous ne réalisons pas qu’on aurait aussi bien pu dire « hier »,
• Notre laisser-faire aujourd’hui façonne la barbarie de demain,

Tant que nous ne réalisons pas tout ceci, alors :
• Fuyons le regard de nos enfants que nous condamnons à devenir au mieux des victimes et au pire des bourreaux
• Supprimons tous les miroirs car croiser notre propre regard sera de plus en plus difficile,
• Ne prononçons plus le mot avenir.
• Acceptons et assumons que nous sommes en train de nous condamner,
Et sinon, sinon ? Révoltons-nous !

Nous sommes convaincus de la possibilité de l’effondrement et de la barbarie qu’il implique. Notre vie doit être toute entière consacrée à cette guerre d’un nouveau genre. Arrêtons de nous assujettir à des discours acceptables proférés par les gens qui ne veulent pas se sentir en guerre. Nos observations se veulent une peinture fidèle de la réalité : elles ne sont étudiées ni par la peinture, ni par la réalité. Intégrons à nos stratégies et à nos actions que la meilleure raison de continuer à refuser l’évidence de la guerre climatique en 2020, c’est simplement de ne pas vouloir la voir. Cessons de consacrer notre énergie aux aveugles en voulant les convaincre avec de nouvelles études et de nouvelles données, eux qui n’ont pas daigné regarder les précédentes. Arrêtons d’être ébranlés par notre soi-disant extrémisme, les mêmes qui nous qualifient de la sorte seront les premiers à réagir bestialement quand ils commenceront à entendre les balles siffler et nous savons que ce temps viendra. Renonçons à convaincre le monde. Une société n’a jamais eu besoin de convaincre tout le monde pour faire basculer ses obsessions, ses paradigmes. Concentrons nos actions pour atteindre la masse critique dans un environnement qui nous rappellera de plus en plus clairement qu’une guerre globale est en cours même si nous en détournons le regard.

Cette guerre contre le changement climatique peut nous rassembler tous d’une manière aussi belle qu’évidente. Pour continuer la route de l’humanité, nous devons franchir un obstacle tel que jamais nous n’en avons rencontré. Jamais au cours de l’humanité un obstacle ne fut aussi systémique, global et larvé dans les comportements de chacun que le changement climatique. Pour vaincre, nous devons, plus que jamais, nous mettre en état de guerre totale et unilatérale. Il s’agit d’une guerre contre un effondrement aussi global que barbare. Mais il s’agit surtout d’une guerre pour accéder à la prochaine étape de l’humanité, une guerre pour que notre société mondiale devienne assez mature pour prendre soin des écosystèmes dont elle dépend, une guerre pour une science qui soit au service des visions sociétales à long terme plutôt qu’à la production de bandages éphémères.

Je ne suis pas un général et je ne pense pas que cette guerre d’un nouveau genre en ait besoin. A chacun de choisir ses batailles. Ce dont je suis certain en revanche, c’est que quelles que soient les batailles, nous devons amplifier la mobilisation mondiale. Nous devons rappeler en permanence, dans les discussions, les articles, les tweets, à chacune de nos actions, à chacune de nos respirations, le contexte de la guerre climatique. La IIIe guerre mondiale n’est pas celle qui surgira de la mésentente entre les USA et l’Iran car elle a déjà commencé. Elle est partout et pousse sur le terreau incroyablement fertile du changement climatique. Fustigeons l’enrichissement de ce terreau avec force, rage et intransigeance. Rassemblons-nous et mobilisons-nous sous la certitude que la guerre climatique en cours n’est rien d’autre que la IIIe guerre mondiale.

Indignons-nous, battons-nous, soyons plus qu’audacieux, soyons révoltés !
C’est le seul destin qui s’offre à nos générations.

Bruno Bourgeon, porte-parole d’AID