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par le Dr Raymond Vergès

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La montée en force de l’extrême droite au sein du catholicisme français

lundi 21 février 2022, par Reynolds Michel


Je suis profondément attristé de voir un certain nombre de catholiques de l’Hexagone aux premiers rangs des meetings d’Éric Zemmour et, de surcroît, acclamer ses propos sur la théorie raciste du Grand Remplacement et ses violentes diatribes contre l’islam et l’immigration [1], propos si antagonistes avec les positions du pape François. Qui sont ces catholiques et qu’est-ce qui explique leur ralliement à un candidat si peu fréquentable, évangéliquement parlant ?


Un catholicisme ultraconservateur

A chaque grand meeting d’Éric Zemmour, nous trouvons à la tribune, pour le soutenir, les différentes branches du catholicisme conservateur ou ultraconservateur : le Mouvement Conservateur (ex-sens Commun), le Parti chrétien démocrate, fondé par Christine Boutin et rebaptisé VIA (La Voie du Peuple) et le Cercle Fraternité, présidés respectivement par Laurence Trochu, Jean-Frédéric Poison et Agnès Marion. Mais aussi, nombre d’associations catholiques, notamment les Eveilleurs d’espérance (EVE), association créée par Benoit Sevillia et son frère Nicolas et où se côtoient les cathos de la droite et de l’extrême droite, de Philippe De Villiers à Marion Maréchal en passant par Patrick Buisson, Gabrielle de Cluzel, Charlotte d’Ornellas et bien d’autres figures.

Qu’est-ce qui explique et que signifie le ralliement de ces catholiques au parti d’Éric Zemmour ? En décembre dernier, le directeur du département opinion chez Ipsos, Stéphane Zumstee, faisait le constat suivant : « Les catholiques qui résistaient aux sirènes de l’extrême droite sont aujourd’hui plus perméables au discours sur la défense des valeurs chrétiennes, le programme très libéral sur l’économie et très conservateur sur le plan sociétal. ». Tous les observateurs le disent : une partie des catholiques est de plus en plus attirée par le vote d’extrême droite. Traditionnellement, l’électorat catholique est un électorat proche de la droite de gouvernement, mais très hostile vis-à-vis de l’extrême droite et du Rassemblement national, notamment les catholiques pratiquants (les messalisants). Marine Le Pen n’a obtenu seulement 13 % des voix des catholiques pratiquants en 2017, nettement moins que sa moyenne nationale [21,3 %]. Mais dans les enquêtes que l’on fait actuellement les choses bougent, déclare Mathieu Gallard, directeur d’étude chez Ipsos. Dans ce groupe des catholiques pratiquants [2], toujours dans l’hexagone, Valérie Pécresse serait en tête avec 29 % des voix, moins bien que Fillion en 2017 (46 %), suivi d’Éric Zemmour avec 23 % des voix (Interview Mathieu Gallard, dans et 20 Minutes, 21/12/2021).

Des propos indigne aux antipodes de ceux de nos grandes religions

Pour cette frange ultraconservatrice du catholicisme, active au sein de la Manif pour tous, Éric Zemmour, en attendant le retour de Marion Maréchal, est identifié comme un défenseur crédible de la France et de son héritage catholique. Par sa référence et sa révérence aux « racines chrétiennes », identifiées à l’essence de la culture française, Éric Zemmour rassure ceux qu’inquiète l’effritement d’une identité catholique française et la place des valeurs morales chrétiennes dans cette société. Il promet ainsi de restaurer le “droit d’aînesse culturel” du catholicisme en France – une expression du candidat xénophobe. Leur adhésion au grand remplacement – thème central de la campagne du candidat Zemmour – est un prolongement de leur hantise du déclassement du christianisme (devenu simple option dans le grand marché des croyances) et du “déclin” de la France (Cf. Le Monde, 19/01/2022 ; Libération, 16/02/2017). Quand Éric Zemmour dit « on a enlevé le christianisme, c’est pour ça d’abord qu’on a l’islam », il trouve un écho favorable chez ces catholiques ultraconservateurs.

Mais le positionnement idéologique d’Éric Zemmour ne se réduit pas à la défense de la civilisation chrétienne. Quand il associe immigrés et remplacement, il désigne les Français de l’immigration comme des envahisseurs, des ennemis de l’intérieur, des dangereux individus. Lorsqu’il dit qu’il faut donner aux musulmans « le choix entre l’islam et la France » (France5, 06/09/2016), ou lorsqu’il appelle « les musulmans à s’assimiler et à renoncer à la pratique de l’islam qui impose un code juridique politique », tout en affirmant qu’il ne fait pas « de distinction entre l’islam et l’islamisme » (AA. France, 01/12/2021), il est dans la provocation à la haine religieuse, tout en étalant sans vergogne une ignorance crasse de l’islam. Lorsqu’il cherche par ses propos à réhabiliter le maréchal Pétain, à s’interroger sur l’innocence de Dreyfus, il fait de l’antisémitisme. Lorsqu’il dit à propos des mineurs immigrés isolés qu’̋ils sont voleurs, ils sont assassins, ils sont violeurs. C’est tout ce qu’ils sont, il faut les renvoyer ̋ (Sur Cnews-voir France Inter, 17/01/2022), il est dans la provocation à la haine raciale envers un groupe de personnes en raison de leur origine. Et j’en passe !

Un détournement de l’Evangile et une instrumentalisation du christianisme

Tout en se disant « ma culture, c’est le christianisme, j’en suis imprégné » (in France Catholique, 14/11/2018) il tient et continue à tenir des propos les plus contraires aux valeurs évangéliques, à l’universalisme chrétien, à l’amour du prochain : des propos xénophobes, racistes, antisémites…, « des discours nauséabonds », disait l’ancien Premier ministre, Edouard Philippe, le 29 septembre 2019, après le discours de Zemmour à la Convention de la droite. « Éric Zemmour est dans une logique totalitaire. Lorsqu’il développe l’idée d’une humanité supérieure, ça porte un nom. Cela s’appelle un fasciste », déclare Sophie Elizéon, la déléguée interministérielle en charge de la lutte contre le racisme et l’homophobie (Interview, L’Express, 27/09/2021) Pour le Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, Éric Zemmour est « antisémite certainement, raciste évidemment » (dans 20 Minutes, 16/01/2022). Éric Zemmour, comme le dit justement le philosophe Abennour Bidar, n’est pas « un candidat comme un autre », « il est la trahison de tous nos idéaux fondateurs autant qu’une injure à la France d’aujourd’hui » (Le monde, 08/12/2021).

La défense du christianisme par Éric Zemmour n’est finalement qu’un habile détour pour atteindre son but : la mobilisation du ‘vrai Français’, « Français blanc », « catholique », « hétérosexuel » (cf. son discours à la Convention de la droite), quitte à réduire le catholicisme à un marqueur identitaire permettant d’appeler au combat contre les migrants, les musulmans, les couples homosexuels. Il opère par là un détournement de l’Évangile et du christianisme. Au fait, ce n’est pas le message évangélique qui l’intéresse, mais plutôt l’Église catholique en tant qu’organisation et institution garant de l’ordre social. Lors d’un débat télévisé avec Natacha Polony et Raphaël Glucksman, en novembre 2021, il l’a déclaré avec aplomb : « Je suis pour l’Eglise, mais contre le Christ ». Bref, dans la grande offensive identitaire que mènent Éric Zemmour et ses acolytes, le christianisme n’est qu’un véhicule opportunément choisi comme avait pu l’être quelques années plus tôt, un néopaganisme fort populaire à l’extrême droite. Autrement dit, un christianisme de circonstance, un christianisme sans Jésus, donc sans substance, un christianisme dévitalisé pour garantir un ordre moral au service l’homme blanc hétérosexuel (Cf. Dominique Albertini en se référant à Erwan Le Morhelec (Gauche, droite ou catho : le syndrome identitaire, dans Libération, 16/02/2017).

Éric Zemmour, condamné à plusieurs reprises par la justice pour provocation à la haine et à la violence est aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle. Malgré la théorie raciste, complotiste et haineuse qu’il continue à promouvoir, sa côte de popularité est en hausse grâce à une étrange bienveillance de certains de nos intellectuels et de nombreux médias. Et pourtant notre responsabilité n’est-elle pas de nous mettre en travers des propos à tout le moins indignes d’un candidat à la fonction suprême ? Faire barrage à ce candidat de l’extrême droite raciste et xénophobe est un impératif moral et politique. N’avons-nous pas assez de voir grandir dans notre société le mépris, la méfiance et l’hostilité contre les immigrés et contre certains de nos propres concitoyens ? Nous en avons assez des idéologies qui justifient ces attitudes, disait naguère le cardinal Decourtray en ciblant des thèses incompatibles avec l’Évangile. Ces paroles sont toujours de circonstance et leur actualisation est plus que jamais une urgence.

Reynolds Michel



[1MICHEL Reynolds, Le “Grand Remplacement”, une idée raciste et complotiste qui se propage dangereusement, dans la Presse locale (La Réunion), février 2022

[2Cet électorat représente environ 5 % de la population qui va voter. C’est peu, mais ça peut – être décisif s’ils se tournent massivement vers un candidat en particulier, écrit Mathieu Gallard.


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