Di sak na pou di

La pandémie du coronavirus révélerait-elle à l’échelle planétaire un mal être différencié de ses populations ?

Frédéric Paulus / 29 avril 2020

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Ce courrier soulève cette première question, suivie de celle-ci : La diversité symptomatologique refléterait-elle l’état épidémiologique de la maladie à l’échelle mondiale ? Nous tenterons de leur apporter des réponses, mêmes partielles.
Le coronavirus porte sélectivement atteinte à différents organes, touchant symptomatologiquement plus les adultes et les personnes âgées, que les enfants. Parmi les adultes et personnes âgées, l’infection se surajoute très souvent à des pathologies diverses qui pourraient nous inciter à élargir l’approche médicale classique. Les « hypothèses explicatives selon des présupposés génétiques » (voir Loïc Manguin 1) relèveraient, en fait, de corrélations tâtonnantes, non de causalités probantes minimisant les conditions, environnementales de l’apparition de l’infection. On se souvient d’une démarche semblable pour le cancer qui, elle, a duré plusieurs décennies, révélant des mutations génétiques supposées rendre compte de(s) causalité(s) qui de nos jours sont incluses dans une approche environnementale plus large intégrant l’histoire du malade et ses conditions environnementales d’existence. On imagine plus de nos jours ce constat comme soulignant des causes multifactorielles qui tardent à s’affirmer scientifiquement pour le cancer. Ces présupposés génétiques ne devraient pas nous faire perdre de temps pour appréhender la pandémie du coronavirus à différentes facettes symptomatologiques tant nous ne serions pas habitués à réfléchir avec un autre cadre de référence, celui de l’épigénétique, alors que l’agent pathogène est là un virus.
Avec l’augmentation de la durée de vie notamment, un nouveau regard interpréterait cette pandémie comme un conflit que vivrait notre génome avec son environnement (2).
Etayer scientifiquement un diagnostic est un préalable à toute recherche de stratégies de soins et de prévention au-delà des urgences. Même si cette pandémie est insuffisamment décrite, il semble que l’hypothèse génétique, bien que des corrélations par certaines dimensions aient été établies, soit peu convaincante dans ses causalités.

Un syndrome pluri-symptomatologique non irréversible milite pour l’hypothèse d’une pandémie épigénétique touchant particulièrement des populations affaiblies mettant à l’épreuve leur génome

Dès lors le raisonnement englobant des populations étudiées comparativement nous éloignerait d’une perception réductrice de médicalisation dans l’établissement du diagnostic au profit d’une vision épidémiologique et évolutionniste.
Cette dernière approche induit la question : l’homme aurait-il atteint un palier dans son adaptation au monde qu’il s’est construit ? Et ce monde toucherait-il plus particulièrement les plus fragiles, les personnes âgées, les populations affaiblies par acculturation (exemple des populations d’origines africaine et portoricaine aux USA, du département du 93 en Seine-Saint-Denis dans la région parisienne…) ? Autant d’axes de recherche à explorer avec de nouveaux regards.
Le cas des enfants semblant minoritairement concernés (A), et de la population africaine en Afrique pour l’instant beaucoup moins touchée (B), posent des questions spécifiques.
A) Pour les enfants, nous avons soulevé l’hypothèse qu’ils pouvaient profiter des défenses immunitaires maternelles lors de l’allaitement. Par la suite, les défenses induites par la moelle osseuse et le thymus prennent le relais. Ils seraient ainsi protégés. Voir 3) : « Le Covid-19 met à l’épreuve nos certitudes sur notre santé et la vulnérabilité de notre civilisation ».
L’approche clinique permet d’investiguer l’intimité de la vie de l’organisme depuis sa conception car nous savons que les défenses immunitaires sont transférées par la mère pendant la vie fœtale et embryonnaire et lors de la maturation du thymus qui cesse d’être fonctionnel à 13 ans environ. Nous savons aussi, depuis les années 1960, que des nourrissons alimentés par du lait artificiel devaient succomber à des dépressions de leur système immunitaire en l’absence de protection générée par l’allaitement maternel.
B) Sur une plus grande échelle la pandémie pose la question épidémiologique de la santé des populations. Pourquoi les Africains semblent-ils être moins touchés et pourquoi certaines personnes infectées ne présentent-elles aucun symptôme ?
Rappelons qu’en Afrique, entre la naissance et 2 ans, il s’avère que le taux de mortalité est de 50 %. Dans les années 1980, lors d’une étude sur « le sens de la naissance au Burkina Faso », j’ai pu me rendre compte que la plupart des jeunes femmes de 14 ans de zone rurale avaient intériorisé que pour être « accomplies dans leur condition de femme », (ou se soumettre par habitus à la culture locale ?), elles devraient mettre au monde 6 à 7 enfants viables. Dans ce contexte, il leur fallait vivre et assumer 12 à 14 grossesses pour avoir cette assurance, norme instituée dès l’enfance dans l’imaginaire des habitants de ce pays.

Le génome à l’épreuve de son conflit « d’adaptation »

Cette réalité implique que les enfants survivants sont passés entre des mailles salvatrices, échappant aux verdicts mortifères de la rougeole, du paludisme, des méningites, des conditions d’hygiène rudimentaires, etc. renforçant par apprentissage les défenses immunitaires. Cette constatation pourrait apporter un éclairage à cette robustesse organique chèrement payée des populations africaines qui leur ferait supporter la pandémie du coronavirus. Ma perception ne se présente pas comme pouvant rendre compte de toutes les réalités culturelles et immunologiques africaines. Elle convoque les cultures où les enfants sont traditionnellement perçus comme une « VALEUR en eux-mêmes », au moins dans les contextes villageois proches de la nature. Dans certaines cultures, l’enfant peut être ainsi considéré comme une sorte de « sécurité sociale » destinée à s’occuper des anciens plus tard. Le principe de l’EHPAD y serait une curiosité.
Pour percevoir le choc culturel préalable à cette vision nous permettant d’appréhender le conflit entre le génome et son environnement, l’on pourrait visionner le film ethnographique réalisé par Alain Chabat intitulé « Bébés », (4). Ce film présente la vie quotidienne de quatre bébés, l’un évoluant dans une zone rurale d’Amérique centrale riche de présence humaine attentive aux enfants, le second d’un pays riche, les USA, où l’enfant présenté est choyé et comblé de jouets très sophistiqués (qui coûtent très chers), le troisième, en Afrique, évoluant dans un village traditionnel rural, le dernier en Mongolie en zone agricole où les enfants côtoient cochons, chèvres et canards et s’exercent à créer des jeux avec des bouts de ficelles tout en présentant des visages réjouis. Ce film, un reportage d’ethnologie comparée, tente de nous faire percevoir que la civilisation matérialiste occidentale n’est pas forcément génératrice de bien-être et de santé de l’enfant de sa naissance à ses deux ans. La santé n’est pas uniquement « l’absence de maladie ».
Réf :

1) LoÏc Mangin « Des prédispositions génétiques au Covid-19 ? » est rédacteur en chef adjoint des Hors-séries Pour la Science, avril 2020.
2) Bernard Sswynghedauw, « Notre génome en conflit avec son environnement », pp 73-79, in L’homme peut-il s’adapter à lui-même ?, sous la dir de Jean-François toussiant, Bernard Swynghedauw et Gilles Bœuf, Ed Quae, Paris, 2012
3) Le Covid-19 met à l’épreuve nos certitudes sur notre santé et la vulnérabilité de notre civilisation. https://www.zinfos974.com/Le-Covid-19-met-a-l-epreuve-nos-certitudes-sur-notre-sante-et-la-vulnerabilite-de-notre-civilisation_a152646.html
4) Reportage « Bébés » d’Alain Chabat : https://www.youtube.com/watch?v=EVNPLJh7BPs

Frédéric Paulus, CEVOI (Centre d’Études du Vivant de l’Océan Indien)