Di sak na pou di

La pandémie, une menace pour le lien social

Reynolds Michel / 22 avril 2020

Lors de sa conférence de presse du 13 avril, le président Emmanuel Macron, prenant acte de la non maîtrise à ce jour de la pandémie Covid-19, a annoncé le prolongement du confinement jusqu’à la date du 11 mai, tout en laissant la porte ouverte à un nouveau prolongement en cas de scénario catastrophe. Cela paraît parfaitement logique, étant donné que la méthode la plus efficace pour contenir la pandémie et permettre aux systèmes de soins de faire face à l’afflux des patients consiste à limiter de façon drastique les contacts physiques entre individus et d’imposer le confinement, c’est-à-dire le rester chez soi. L’objectif est le même : réduire à leur plus strict minimum les contacts physiques avec les autres.

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Les scientifiques, tout comme les responsables politiques et médias parlent alors de « distanciation sociale » ‒ traduction du terme anglais de « social distancing » - pour désigner ces consignes visant les restrictions des interactions dites sociales : éviter les poignées de main, proscrire les embrassades, s’abstenir de côtoyer les personnes âgées (cibles privilégiées pour le Covid-19) et ne pas mettre les jeunes en contact avec leurs grands-parents… Nous souhaitons porter notre interrogation d’abord sur la notion de « distanciation sociale », qui nous semble impropre dans le contexte de cette pandémie.

La distanciation sociale, un défi à l’existence de nos sociétés ouvertes

S’il s’agit bien d’instaurer une distance physique, spatiale, plus importante qu’à l’accoutumée entre les personnes, il ne s’agit pas d’imposer un nouveau commandement : Eloignez-vous les uns des autres. Encore moins une invitation au rejet de l’autre. Le but est plutôt de protéger les autres, particulièrement nos aînés. En ce temps de pandémie où la mort rôde toujours autour des personnes les plus vulnérables et où le futur est incertain, ce dont nous avons besoin c’est de plus de proximité sociale, de plus d’élans de solidarité, de plus de connivence au sein de la population. Bref, nous avons besoin de plus de lien social, « cette ambition d’une cohésion plus profonde de la société dans son ensemble » (Serge Paugam, 2018). D’où la nécessaire prise de distance qu’il convient d’avoir avec cette appellation inappropriée de distanciation sociale, voire même avec les énoncés accompagnant les recommandations de distanciation/confinement.
Il nous semble qu’une meilleure prise de conscience de la situation actuelle s’impose pour relativiser tout discours pouvant conduire à l’établissement de nouvelles frontières entre nous et les autres. Contrairement à d’autres situations d’urgence (attaques terroristes, catastrophes naturelles ou des accidents) où des formes de coopération émergent grâce à des contacts physiques (protéger les enfants, porter secours aux victimes en les mettant en sécurité), coopérer, dans la situation d’urgence sanitaire actuelle, consiste, paradoxalement, à s’éloigner physiquement d’autrui en recourant à des comportements généralement utilisés pour manifester un rejet de l’autre : garder ses distances, rester à l’écart. D’autre part, en postulant, que nos corps sont potentiellement contagieux, que nous sommes tous des menaces, pour nous-mêmes et les autres, pour parler comme le philosophe Michaël Fœssel, la stratégie de distanciation/confinement, quoi que absolument indispensable provisoirement, peut induire à court terme à un délitement du lien social, ce lien qui « donne à voir les relations qui naissent des interactions entre des individus et qui fondent les sociétés » (Pierre Bouvier, 2005). Déjà, ici et là, les infirmières, considérées comme des pestiférées, sont priées de quitter leur domicile pour d’aller résider ailleurs. Que dire de l’explosion actuelle de la délation !

Notre propension unique à nouer des rapports sociaux est notre atout clé

Pour Scott Atran, anthropologue franco-américain, la stratégie de distanciation/confinement, bien que nécessaire à un certain degré, est contre-nature. C’est l’existence même de nos sociétés ouvertes qui est défiée. Selon notre anthropologue, c’est notre capacité à créer et à maintenir des liens sociaux solides avec les autres (proches ou plus lointains) qui a permis à notre espèce de dominer tous les grands concurrents biologiques. Quoi qu’il en soit, l’animal social que nous sommes ne peut être privé de relations. Il est fait pour nouer des relations, pour la vie en société. Conséquemment, c’est lorsque la distance physique s’impose comme un impératif, comme ultime recours, qu’il y a lieu de renforcer le lien social, à tout le moins sur un mode symbolique.
C’est ce que font les gens confinés, dans différentes régions du monde, depuis le début de la pandémie en utilisant un florilège de moyens via les médias et les réseaux sociaux pour entrer en contact et renforcer leurs liens avec leurs proches et avec celles et ceux qui sont en première ligne face à la pandémie Covid-19 : soignants, infirmières, caissières, sapeurs-pompiers, éboueurs, travailleurs sociaux, livreurs… Dans certains endroits, tous les soirs, à 20 heures, des personnes applaudissent aux fenêtres les soignants… Et l’entraide aux personnes âgées ou fragiles se multiplie. Ce souci des autres, ce caring attitude, pour les spécialistes de la psychologie sociale, n’a rien de surprenant. Il s’appuie sur un besoin irrépressible qui sommeille en nous, celui de soigner nos relations de toujours et d’en susciter de nouvelles.
Cette attention aux personnes que nous ne connaissons pas, cette reconnaissance des métiers de soin qui s’occupent du fonctionnement quotidien de la société gagnent soudain de la valeur à nos yeux et du sens pour la société. On voit également émerger un care globalisé sensible aux souffrances qui secouent d’autres pays que le nôtre, de l’Italie à l’Afrique en passant par l’Espagne et les pays d’Amérique latine, souligne la philosophe Sandra Laugier (Cf. Marianne, 06/04/2020). C’est à cette capacité, à notre capacité de nouer des liens avec nos semblables, proches ou lointains que le virus s’attaque pour la retourner contre nous. Il nous enlève jusqu’à la singularité de notre propre mort. C’est en quoi la distanciation/confinement, bien qu’absolument indispensable dans un temps limité, ne peut que fragiliser le lien social, ce désir et cette volonté des humains de vivre ensemble. Elle ne peut et ne doit s’éterniser.
Autre danger. Dans le contexte actuel où la majorité de nos populations de par le monde, accepte assez facilement les limitations de leurs libertés, nos gouvernants n’hésitent plus à prendre des mesures de plus en plus autoritaires avec un renforcement de la hiérarchisation dans les prises de décisions. Là où les démocraties semblaient déjà fragiles, comme en Hongrie…, des mesures autocratiques sont appliquées. Le temps n’est plus propice à l’épanouissement de la démocratie. Il convient donc, à toutes et à tous, d’être vigilants. Mieux, cette crise nous offre l’opportunité de mettre nos sociétés sur de nouveaux rails en commençant par la mise en question d’un fonctionnement économico-politique acquis aux prémisses du néolibéralisme et une grande attention et reconnaissance aux métiers du care.

Reynolds Michel