La perversion du pouvoir

22 juin 2009

Le pouvoir est une tentation permanente et, comme dit Alain : « … il n’est point d’homme qui, pouvant tout et sans contrôle, ne sacrifie la justice à ses passions ». Le pouvoir est corrupteur, affirme également Lord Acton dans une formule célèbre, plus souvent citée que réellement pensée puisqu’on refuse toujours d’en tirer toutes les leçons : « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ».
Combien de fois nous avons pu le vérifier en parcourant l’Histoire et en nous arrêtant à l’actualité la plus immédiate ? Justement, l’un des exemples les plus éloquents, c’est celui d’Omar Bongo qui vient de mourir. La place qu’il occupait en Afrique et dans le monde, le rôle qu’il jouait dans son pays et même en France, l’influence qu’il exerçait à travers ses multiples réseaux et officines, à l’intérieur comme à l’extérieur du Gabon, le démontrent amplement. « Il mourra au pouvoir ; il ne vit que pour ça ! », prédisait il y a quelques années l’un de ses intimes.
Le Gabon est riche en pétrole, ce qui lui vaut l’appellation de « Koweït de l’Afrique », riche en minerais divers : uranium, manganèse et fer, riche en gaz, en bois précieux... toutes ressources qui peuvent apporter prospérité et bien-être à toute la population, mais le pays reste toujours au plus bas de l’échelle du développement humain établie par l’ONU et il lui manque cruellement tant de routes et tant d’autres infrastructures ! Car le « présida », comme on l’appelle à Libreville, préférait garder pour lui toute la manne financière et partager le reste avec sa famille et ses amis ; ceux d’ici et ceux d’ailleurs, qu’il achetait moyennant leur silence sur ses dépenses somptuaires, ses frasques et ses abus, et sur la manière dont il traitait son peuple. C’est ainsi qu’il arrosait copieusement un certain nombre de personnalités politiques, parmi les mieux placées, et plusieurs partis politiques. Valéry Giscard d’Estaing n’a pas attendu longtemps juste après la mort d’Omar Bongo pour révéler au public le soutien financier dont Jacques Chirac aurait bénéficié pour ses campagnes électorales. Et lorsque l’affaire Elf a éclaté en 1994 et que le nom du « vieux parrain » avait été cité, on a cherché fébrilement en haut lieu à étouffer l’affaire pour ne pas compromettre les gens qu’il avait soudoyés.
Sa réputation de « sage de l’Afrique » et d’« homme de paix » que maints dirigeants et hommes d’affaires venaient consulter pour prévenir ou arrêter quelque conflit, par exemple en Côte-d’Ivoire ou au Congo-Brazzaville, il la tenait essentiellement de l’influence qu’il avait acquise grâce au trésor amassé depuis longtemps. Ainsi pouvait-il bâillonner toute une population et parader tranquillement devant elle, avec la présence d’hommes d’Etat venus parfois de très loin pour le remercier et participer aux cérémonies. Si le clientélisme était devenu là-bas la règle, le mode de gouvernement et l’instrument d’influence les plus efficaces, il faut dire à son avantage que « le Boss » avait su attirer la complicité de tout ce beau monde venu des quatre horizons et en premier de la France, pays avec lequel il entretenait des relations privilégiées. Dans le cadre prestigieux de la “FrançAfrique”, « cette mécanique où s’entremêlent raison d’Etat et intérêts commerciaux, connivences politiques et lobbies en tout genre », pour reprendre la définition donnée par le journal “Le Monde”. Et tout cela pendant son très long règne d’une quarantaine d’années, qui avait commencé en ce jour mémorable où le général de Gaulle l’avait en quelque sorte intronisé.
Il n’y a qu’une parade en vérité pour empêcher de telles dérives. Réaliser au plus vite la République, le seul rempart contre le tout marché et la perversion du pouvoir. Avec le concours actif du plus grand nombre possible de citoyens, à la fois conscients, déterminés et solidaires. Ce que voyait déjà, avec une grande lucidité, le philosophe Alain, qui admirait Jaurès. Et ce ne serait pas une simple vue de l’esprit si chacun y consacrait vraiment toutes ses forces. Pour faire que « l’homme qui, pouvant tout sans contrôle ne sacrifie la justice à ses passions ».

Georges Benne


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