La prévention de la délinquance : une ambition ou un mythe ?

18 décembre 2006

La médiatisation de la délinquance juvénile aura eu comme mérite de poser le problème de sa prévention. Cependant, est-ce bien le moment pour aborder ce sujet qui mérite d’appréhender bon nombre de facteurs qui contribuent à ce qu’une personne puisse se sentir membre d’une société, d’une nation, animée d’un sens civique et citoyen et enfin avoir sa place tant au niveau de la famille que de l’école ; soit autant de chances supplémentaires de se projeter dans un avenir, d’accéder à un métier, se sentir utile, d’envisager de fonder quelque chose en donnant du sens à sa vie et d’échapper peut-être aux travers d’un devenir chaotique et délictueux.

Abordons en quelques mots un thème occulté et qui devrait interférer dans le débat, celui du sens de la justice ou du sens moral, qui serait inné. Le bébé aurait dès la naissance un sixième sens qui le guiderait dans ce qui est juste. Comme point de repère, résumons les travaux de certains éthologues par : « Ce qui est bien est agréable, ce qui est mal est douloureux ».

Si les enfants devaient être victimes de sentiments négatifs à leur propre égard, suivant leur âge, ils ne pourraient pas fuir leur univers hostile ou peu accueillant. Un enfant mal aimé ou carencé ne peut pas abandonner ses parents. Un écolier considéré comme un mauvais “élément” peut difficilement quitter ses enseignants, sa classe ou son collège. Ainsi peuvent s’établir les racines primitives d’une inadaptation affective et ensuite sociale.
Avec ce sens interne, ce sens de la justice, les enfants très jeunes expérimentent l’école primaire comme première étape d’un processus de division et de compétition. Elle assume avant tout une tâche de sélection. Tout se passe comme s’il convenait d’abandonner à leur sort les queues de classe pour ne pas freiner “le peloton de tête”. La compétition s’institutionnalise dès l’école, dès le primaire et renforce les différences culturelles.

Ainsi, un enfant issu d’un milieu aisé culturellement utilisera le langage avec beaucoup plus de facilité qu’un enfant dont les parents auront un bagage linguistique limité. L’école habitue l’enfant à considérer comme établies les différences sociales : il y a les bons élèves, les moins bons et les cancres. L’école, par ses apprentissages, sa langue... est considérée par de nombreux sociologues comme un monde étranger aux enfants des classes populaires qui fournissent les bataillons de petits délinquants ; elle les soumet à une acculturation fort éloignée de celle de leur milieu. Leur demander d’intégrer les règles de l’école spontanément comme le font plus aisément les enfants de bourgeois, pour qui l’école est le prolongement quasi naturel de leur univers de classe sociale, est un leurre, une hypocrisie, car cela sous-entend une égalité purement formelle. Cette hypocrisie (*), collectivement et tacitement acceptée, est ponctuellement remise en cause lors d’émeutes ou de troubles qui font vaciller nos “certitudes” de liberté, d’égalité et de fraternité. Et très vite, l’absence de courage politique contribue à la paralysie du “système”, comme on dit. Il est à craindre qu’un nouveau mythe se véhicule avec la prévention de la délinquance ! Aura-t-on le courage d’envisager les racines des inégalités qui conduisent à la violence et à la délinquance ?

(*) Pour un approfondissement de cette hypocrisie, on peut se reporter aux travaux de Dubet. F et Durut-Bellat. M.

Frédéric Paulus


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