Di sak na pou di

La psychologie pour le meilleur comme le pire, maillon « faible » et pourtant essentiel des sciences du vivant

Frédéric Paulus / 4 janvier 2021

Voici un constat que nous devrions urgemment reconnaître : Notre société, peut-être même l’Occident, souffrent insidieusement de la place - qui sans cesse s’amenuise en « peau de chagrin » - accordée à la psychologie.

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Bon nombre de désordres comportementaux sous influence psychologique se traduisent par du racisme, du sexisme, de l’ostracisme, de l’homophobie, etc. Ils perturbent la vie de ceux qui en sont victimes, dont l’enfant dès son plus jeune âge. Cette réalité devrait être appréhendée urgemment. Ces désordres peuvent être exacerbés, plus tard, au-delà des périodes scolaires, touchant des personnes construites sur des modes de socialisation chaotiques. Ils n’auront pas trouvé de réponse institutionnelle non médicalisée (ou psychiatrisée) pour bénéficier de « remèdes ». Ils peuvent induire, de facto, des maladies de société traitées individuellement alors qu’elles ont des origines plus collectives qu’individuelles. La psychologie et la sociologie clinique appliquées au monde scolaire pour commencer auront été ignorées à tous les échelons administratifs et politiques de notre pays et concomitamment de l’univers médical. Yvan Illich [1], s’il était toujours parmi nous, serait certainement notre allié pour défendre cette thèse.

Comment interpréter cette lacune ou cette occultation ? Elle laisse penser que nous sommes entourés de personnes responsables qui ne voient pas ce dont quiconque ou presque peut se rendre compte : l’archi-grande grande majorité des problèmes sociaux naît de causes psychologiques et sociologiques auxquelles s’entremêlent des niveaux économiques. Citons, au risque d’en lasser par la lecture : les questions de toxicomanie, les conduites suicidaires, le racisme, le sexisme, les phénomènes de bouc émissaire, les conduites sexuelles déviantes tels que le viol, la pédophilie, les imprudences routières, le découragement scolaire, l’absence de soutien parental chez certains écoliers - dont d’aucuns grossiront les rangs des « décrochés » scolaires -, l’absence de confiance en soi chez d’autres du fait de conflits ou de violences intrafamiliales. A cette liste il faudrait rajouter les « maladies » d’origines émotionnelle et affective qui se traduisent corporellement épigénétiquement et qui sont trop souvent soignées par des traitements chimiques inadaptés. Le corps médical n’aurait (pas encore) intégré les avancées des découvertes en neuroépigénétique et en médecine évolutionniste (comme la psychologie et la sociologie), autant de sujets que nous ne cesserons d’aborder tant sont révolutionnaires leurs applications au plus grand profit de nos sociétés.

Une des facettes du « pire » aura été illustrée par « l’enfant sauvage », objet d’un film au titre éponyme réalisé par François Truffaut en 1970. Porteur entre autres de brûlures de cigarettes, ne pouvant imiter ses géniteurs « bipèdes » comme il se doit et de surcroît comme être parlant, cet enfant fut abandonné, pensa-t-on déductivement, vers 4 ou 5 ans. Dès lors, il fut contraint de s’adapter à son nouvel environnement, une forêt de l’Aveyron. Se comportant comme un petit animal, réagissant aux bruits perçus en forêt, il s’alimenta de racines, de noix et de végétaux comme on peut l’imaginer…
Cet exemple montre que le génome est nécessaire mais pas suffisant pour générer une humanisation. De nos jours, avec la montée en puissance des données de l’épigénétique, nous en sommes scientifiquement persuadés. Mais c’est sans trop avoir réfléchi, semble-t-il, aux conséquences sociétales de cette accoutumance de notre développement que l’environnement pourrait engendrer. La psychologie se retrouve dépendante à la fois du génome et de l’épigénome qui lui-même dépend du mode de vie, c’est-à-dire de l’environnement, alimentaire, émotionnel, affectif et plus largement sociétal.

Considérons une autre facette du « pire » pour bien nous persuader que l’humanisation de l’humain passe par l’humain. On se souvient des constatations du Docteur Boris Cyrulnik qui étudia le cas des enfants abandonnés dans des orphelinats en Roumanie, du temps du règne du dictateur Nicolae Ceaușescu : ils devinrent psychotiques. Le docteur avança la notion d’enfants « sécures » [2] et « résilients », « qui s’en sortent malgré les coups du sort ». Ce n’est sans doute pas un hasard si ce même Docteur préside de nos jours « la mission les 1000 premiers jours de l’enfant » qui accompagnera des parents lors de la naissance de l’enfant.

L’idéal serait d’inclure la conception de l’enfant dans cette mission d’accompagnement des futurs et jeunes parents. C’est ce que notre équipe suggère avec insistance. Cette assurance de devoir concevoir ce soutien dès la conception de l’enfant nous vient des recherches les plus récentes portant sur les effets du stress sur l’embryogénèse, on pensera à Nicole Le Doarain, Alain Prochiantz, Isabelle Mansuy.
Je dois rappeler un événement qui aura marqué mon évolution professionnelle. En 1974, alors étudiant en licence de psychologie, je me permis d’interpeller le Professeur de psychophysiologie et endocrinologue André Soulairac, (1913-1994), qui exposait les effets délétères du stress sur les embryons de lapines en gestation. Il soulignait que ces découvertes pouvaient illustrer analogiquement les mêmes effets chez la femme enceinte. Il nous faudrait penser, avançai-je, à la prévention pour protéger l’embryon d’éventuelles malformations chez l’Humain ! Il me répondit que c’était effectivement ce qu’il faudrait faire mais que, lui était un chercheur, il incombait à des praticiens de santé publique de s’emparer de la question. 55 ans après nous soulevons la même question portant sur les influences pouvant pathologiser l’épigénèse.

Trois chercheurs, soit un philosophe, un anthropologue et un généticien reconnaissent l’autonomie de l’épigénèse par rapport au génome : « Elle est peut-être sous-estimée » disent-ils p. 139 pour illustrer « La face immatérielle du vivant » [3] et son autonomie pour tenter (peut-être) d’éviter le pire !

Frédéric Paulus, CEVOI – E (Centre d’Etudes du Vivant de l’Océan Indien – Europe)

[1Jean-Michel Djian, Ivan Illich, L’homme qui a libéré l’avenir, Seuil, 2020.

[2Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien, Hachette, 1997

[3Jean-Jouis Dessailes, Cédric Gaucherel et Pierre-Henri Gouyon, Le fil de la vie – La face immatérielle du vivant, Odile Jacob, 2016.