Di sak na pou di

La question de la justice sociale au centre du débat politique

Reynolds Michel / 9 janvier 2019

Le grand mérite du mouvement des « gilets jaunes » est de remettre au centre du jeu politique, la question de la justice sociale et la question de la démocratie participative et citoyenne.

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Un certain nombre d’observateurs ont très vite remarqué, qu’à travers la révolte contre les taxes sur le carburant et un pouvoir d’achat qui s’effrite, les « gilets jaunes » replacent la question sociale, particulièrement la question des inégalités, au centre de l’actualité politique.

Quant à la question politique, notamment celle qui rend aux citoyens le pouvoir d’exercer des choix plus fréquents qu’entre deux scrutins, elle s’est posée plus tardivement. Nous souhaitons dans le cadre de ce texte faire porter notre réflexion exclusivement sur la question des inégalités de nos sociétés riches, perçue avec raison comme profondément injuste, tout en mettant à mal la cohésion sociale. Bref, une situation explosive qui ne peut rester en l’état.

La montée inquiétante des inégalités

Le constat est implacable : dans toutes les régions du monde, les inégalités entre les riches et les pauvres au sein de chaque pays ont considérablement augmenté depuis 1980. Certes, si les inégalités de revenus se sont fortement creusées dans les dernières décennies ‒ avec des écarts de rémunération de 1 à 1000 dans certaines multinationales ‒ les inégalités du patrimoine ont, pour leur part, véritablement explosé non seulement au niveau international, mais également au niveau national.

Ces inégalités entraînent à leur tour d’autres inégalités dans divers domaines, tels que : la santé, l’éducation, l’emploi, l’énergie, le logement, le transport… Bref, des effets dommageables sur la qualité de vie et des liens sociaux des plus modestes.

La France hexagonale ne fait pas exception à la règle. Les inégalités se sont accrues depuis le début des années 2000, une évolution en rupture avec une tendance à la réduction des écarts depuis les années 1960, selon l’Observatoire des inégalités (Rapport 2016). En 2013, les 10% les plus pauvres ont ainsi perçu 2,9% du revenu global disponible des ménages, quand les 10% les plus riches en percevaient 27,3%.

« Aujourd’hui, écrit Laurent Berger, 50% du patrimoine est détenu par 10% des Français » (Libération, 13/12/2018). Il faudrait aujourd’hui 166 années à un ouvrier pour rattraper le niveau de vie d’un cadre supérieur, contre 36 en 1975 (Elise Barthet, Le Monde du 17 novembre 2018). En 2016, le revenu médian en France, comme celui des 30% les plus modestes, n’avait toujours pas retrouvé son niveau d’avant la crise de 2008. Entre 2007 et 2010, le taux de grande pauvreté des enfants de moins de 6 ans a augmenté de 40 % en France. L’Hexagone compte aujourd’hui près de neuf millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, soit un million de plus qu’en 2008. Les inégalités de revenus et du patrimoine sont encore plus marquées à La Réunion, avec des revenus particulièrement faibles pour les plus modestes. Avec 40 % des jeunes de moins de vingt-cinq ans demandeurs d’emploi et plus de 40 % des habitants qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, La Réunion est considérée avec raison comme le territoire le plus inégalitaire de la République » (Cf. Annick Giradin, ministre des Outre-Mer, In Linfo.re, 21/11/2018). Nous vivons une crise de la redistribution des richesses.

La démocratie fragilisée

Derrière ces chiffres, il y a des hommes et des femmes qui souffrent, qui se sentent écrasés, méprisés, humiliés par un système économique et politique qui ne leur offre aucune prise sur les décisions qui les concernent, bref, de ne compter pour rien. Un système où, de surcroît, le travail n’aide même plus à vivre dignement.

« Aujourd’hui, 19% des bénéficiaires du smic sont sous le seuil de pauvreté  », déclare l’économiste Gilberte Cette (le Monde, 19/12/2018). Une situation de souffrance et d’humiliation qui porte atteinte à la cohésion sociale et fragilise la démocratie. C’est sur ce terreau qu’est né le mouvement des « gilets jaunes  » et il est l’expression d’une souffrance et d’une colère légitimes devant cette explosion des inégalités aux effets dévastateurs.

Pour l’Observateur des inégalités, les cinq années qui viennent seront décisives. Le défi qui s’ouvre pour le Président de la République est clair : va-t-il recoller les morceaux entre ceux qui sont à la peine et ceux qui profitent, ou va-t-il laisser faire ? La crise que traverse la France hexagonale et les Outre Mer est une crise du lien social issue d’une montée des inégalités. La question est donc comment réduire toutes ces inégalités qui déchirent le tissu social. L’équilibre de nos sociétés – hexagone et Outre Mer – exige la correction des écarts disproportionnés des inégalités (socioéconomiques et autres) qui distendent le tissu social. « Sans resserrements des inégalités, nous crèverons tous », déclare le philosophe Dominique Bourg. C’est la question de la justice sociale dans sa globalité qui est posée.

Une vision ultra libérale

Tout en reconnaissant que « nombre de nos concitoyens ne se sentent pas considérés, respectés », le président de la République, lors de ses « Vœux aux Français » du 31 décembre 2018, a réaffirmé avec force et détermination qu’il ne changera pas de cap et de credo. Comme seules les entreprises créent de la richesse, il faut continuer à réformer, non seulement pour ne pas nuire à leur compétitivité mais pour augmenter leur capacité de financement, telle est la ligne économico-politique que le président Macron entend poursuivre. Il est donc hors de question pour le gouvernement de revenir sur les cadeaux fiscaux faits aux plus aisés (transformation de l’ISF en IFI et l’introduction d’un prélèvement forfaitaire unique à 30%). Autrement dit, pour le pouvoir politique actuel, la question de la réduction des inégalités scandaleuses entre les Français ne se pose pas.

La question de la justice sociale n’est pas son affaire. Mieux, en refusant de revenir sur la désindexation des pensions de retraite de l’inflation, le pouvoir exécutif semble légitimer les inégalités qui détruisent le tissu social. Le « faire plus pour ceux qui ont moins » n’est pas au rendez-vous. La demande d’un « tournant social » par le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, n’est pas entendue.

Tout en disant que « notre projet est celui de la société du travail » (programme LREM sur le travail et l’emploi) ou que « le meilleur pouvoir d’achat c’est le salaire », le Président, par son refus de donner un coup de pouce en faveur du Smic et des bas salaires, préfère puiser dans l’argent public (prime d’activité de 100 euros) que mettre le patronat à contribution. C’est cette logique exclusivement économique et financière du développement qu’une majorité de Français et de Françaises semblent aujourd’hui rejeter.

Or, en mettant le capital humain au centre ‒ une économie au service de l’homme et non l’inverse ‒ il est possible, pour des raisons économiques et éthiques, de faire autrement. Comme le consensus semble être impossible entre ces deux lignes économiques, ne convient-il pas, pour sortir de cette crise des « gilets jaunes », d’organiser sur cette question un Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) ?

Reynolds MICHEL

NOTES

1. GIRAUD Gaël, La finance est-elle éthique ?, Conférence de carême à Notre-Dame de Paris, 11 mars 2012
2. INSEE/réunion, Niveaux de vie et pauvreté en 2014, n° 27, 29/09/2017.
3. ROBERT Philippine, La preuve en chiffres que Macron est bien le président des riches, Capital.fr, 24/07/2018
4. Cf. GIRAUD Gaël, économiste, et RENOUARD Cécile, philosophe, In Le facteur 12. Pourquoi il faut plafonner les revenus, Carnets Nord/éditions Montparnasse, 2012. Les deux auteurs montrent qu’il est possible et souhaitable de réduire fortement les écarts de revenus, aujourd’hui abyssaux, de sorte qu’ils ne dépassent pas une fourchette allant de 1 à 12. Pour nos auteurs, il est grand temps de relever sensiblement les salaires les plus faibles et amputer largement les hauts revenus qui « capturent et stérilisent l’épargne ».