La République d’abord !

7 décembre 2006

Le 6 mars 2002, voici bientôt 5 ans, à la veille de la dernière élection présidentielle française qui avait vu la victoire de Jacques Chirac dans les conditions que l’on sait, le Père Jean Cardonnel avait écrit pour la presse locale un article paru au Courrier des lecteurs. En le relisant ces jours-ci, quelle n’est pas notre surprise de découvrir que ce texte n’a pas pris une seule ride tant la question qu’il pose est toujours d’actualité : avant d’élire le président, avons-nous une claire conscience de ce qu’est exactement la République ? Tout ce battage médiatique autour de ce qui prend parfois l’allure d’une foire d’empoigne entre une quarantaine de candidats potentiels, n’est-il pas fait pour nous éloigner, une fois de plus, de l’essentiel ? Puissent ces quelques lignes contribuer à ce que nous appellerons une réflexion citoyenne.

« Je suis trop passionné de la République pour la réduire, la borner à la question secondaire de son président. Ce qui me choque, me scandalise au plus haut point, c’est que la République est postulée.
Quand j’écris qu’elle constitue un postulat, me voici encore bien trop indulgent. En réalité, dans les structures mentales et sociales des Réunionnais comme des Français du territoire national métropolitain, la République n’est même pas postulée ; elle est présupposée. Pire : elle est sous-entendue.
Tout ce que je viens d’écrire au sujet de la République s’applique en toute rigueur de termes à Dieu ou au sens ultime du monde, de l’Histoire. Dieu est postulé, Dieu est présupposé, Dieu est sous-entendu. Exactement comme la République.
Il y a un mystère, mais aucune problématique de Dieu. Ce qui permet de fonder tout l’enseignement religieux, au même titre que l’instruction civique, sur un formidable non-dit, recouvert par l’étiquette menteuse de la vérité première la mieux établie. On présuppose, on sous-entend cela, même qu’il s’agit de prouver, de fonder, de connaître, de chercher laborieusement, passionnément pour enfin le trouver, puis toujours davantage l’approfondir.
Je vois bien alors que l’opération qui consiste à postuler, à présupposer, à sous-entendre est loin d’être innocente. C’est la solution de facilité, de paresse fondamentale. Elle résulte d’un programme énorme d’infantilisation, obtenue par le maintien scolaire de la masse humaine à la surface des problèmes. Il s’agit d’une superficialisation méthodique débouchant sur ce que Cornélius Castoriadis appelle la montée de l’insignifiance. (...)
L’unique vrai Dieu et la République sont tous les deux victimes du même malentendu. Ils sont postulés, présupposés, sous-entendus au lieu d’être pensés. Voilà mon grief majeur vis-à-vis des élections pour la présidence de la République française : le fait que tous les candidats veulent épargner aux électeurs, chacun entendu comme une voix passagère avant d’être rejeté dans la masse consommatrice du quotidien, l’effort de la pensée. Le mal réside là : vouloir priver l’homme, la femme, l’enfant de l’inépuisable découverte qu’il est fait pour la grande aventure de pensée. Mais comment serais-je partie prenante de la vie politique, de l’aventure politique du monde si je ne la pense pas, si je ne contribue pas passionnément à sa cordialisation ? ».

Georges Benne


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