Di sak na pou di

La Réunion, enfant ou belle oubliée de la République ?

François Maugis / 17 décembre 2018

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Gilets jaunes ou pas, il est tout de même paradoxal qu’une ile perdue de l’océan Indien, territoire adopté et protégé par une grande puissance, soit l’enfant délaissé de cette dernière.

On le sait maintenant, le mythe de la colonisation, celle qui apporterait à des primitifs les bienfaits du progrès et de la civilisation, a vécu. Ça n’a pas marché. C’est un peu comme un enfant que l’on voudrait faire grandir plus vite que ce que la nature a prévu. Et puis, il y a les dérives, les abus nombreux que la mère patrie, a fait subir à ces enfants-là, ces turpitudes dont on n’ose même pas parler. Il est vrai que la plupart des ancêtres de ces primitifs n’étaient pas Gaulois. De Gaulle qui décida d’abandonner ces enfants illégitimes l’a bien compris. Adieu donc, Afrique du Nord, AOF, AEF, etc. Pour couper court à toute polémique, considérons qu’il s’agit d’une location de bail. Et, au bout d’un certain temps, le propriétaire récupère son bien avec tout ce que le locataire y a laissé, en bien ou en mal.

Et puis, il y a les confettis de l’Empire, la poussière qui reste encore après un ménage mal fait. D’autres diront que la France n’a pas osé tous les abandonner, qu’attendrie par les pleurs de certains, elle a fait des exceptions, ou que les nostalgiques de la grandeur ont voulu conserver quelques souvenirs ou que des cas exceptionnels justifiait ces exceptions ou que quelques affairistes véreux ont trouvé là une ultime occasion d’exercer encore des actions néfastes mais juteuses qu’il eut été malséant de développer dans l’hexagone, etc, on ne va pas s’étendre sur des sujets qui fâchent, je laisse ce travail de mémoire aux historiens.

C’est une longue histoire et une affaire bien complexe, ma fois. Alors, concentrons-nous sur notre rocher, colonie, territoire, département, Bourbon, Réunion, etc. Est-ce un prestigieux navire amiral ancré au beau milieu de l’océan Indien, ou un porte-avion un peu rouillé qui peut encore servir ? C’est selon, mais son statut n’est pas clair. Quant à l’équipage, se contenterait-on de le nourrir, ou est-on préoccupé par son avenir ? Si j’osais, a-t-on prévu un plan de carrière ? Vous l’avez compris, nous sommes là sur un intéressant cas d’école et sur une problématique non encore résolue. Et puis, dans cette affaire bien confuse, il me semble qu’on oublie l’essentiel. Et oui, comme me le disait mon ami Andersen, le Roi est nu. Non, il ne s’agit pas d’un navire mais d’un territoire. Il ne s’agit pas d’un équipage mais d’habitants d’une île, en chair et en os avec un passé et, peut-être un avenir. Y a-t-on pensé ? De plus, hormis sa situation stratégique, ce territoire n’est pas sans ressources. Il y a bien sûr le ciel, le soleil et la mer, mais pas seulement. Il y a une prodigieuse diversité humaine et climatique permettant, avec un tout petit peu d’imagination, d’intelligence et de volonté, des projets d’aménagement prestigieux, hors du commun, remarquables et même exemplaires. La variété et le dynamisme de cette population est un gage supplémentaire du fantastique potentiel de ce territoire.

Alors, loin des yeux, loin du cœur ? Préférons-nous prendre notre destin en main ? Une fois de plus, la France est devant un choix cornélien. Mais on peut espérer que, pour une fois, elle privilégie l’audace à l’abandon ou la négligence, le courage au lieu de la lâcheté, l’espoir au lieu du désespoir, la force de l’amour au lieu de la faiblesse du désamour ? La belle en tout cas le mérite. L’amant saura-t-il le comprendre ?
 
François-Michel Maugis – La Réunion
Économiste, écrivain, philosophe et conférencier