Un vestige de la société esclavagiste est en train de tomber
11 juin, parCourrier des lecteurs
27 décembre 2010

Chaque année, avec Jérôme Lusinier, nous allions nous incliner sur les tombes de ses ancêtres, qui étaient arrière-arrière-petits-fils d’esclaves, en signe d’hommage. Jérôme Lusinier nous racontait tout ce qu’ils avaient subi. Lui, il était adjoint au maire de Sainte-Rose, Monsieur Harry Payet, qui l’accompagnait toujours. Je l’écoutais avec attention. Puis, un jour, je lui ai proposé d’écrire son récit de vie. Il en a été heureux.
C’est grâce à Jérôme Lusinier que nous avons trouvé l’emplacement où vivaient d’anciens esclaves, au Petit-Brûlé Sainte-Rose. Nous avons eu plusieurs rencontres avec lui, durant lesquelles il nous racontait dans les moindres détails sa vie. Nous avons retranscrit son récit dans un livret. Cet homme était rempli de talent, il était polyvalent et, tout ce qu’il faisait, il le réussissait. C’était en quelque sorte un génie. Il avait tout appris de ses ancêtres, planteurs, charpentiers, ébéniste, maçon, etc. Il avait ainsi plus d’une corde à son arc : il savait tout faire.
Son livret a été préfacé par le père René Payet, ancien curé de Bras-Panon, qui est à la retraite actuellement à la cure de Saint-Pierre. Un retraité qui n’a jamais battu en retraite !
Il est des romans d’aventures dont on est curieux et pressé de connaître la fin. Et quand on tourne la dernière page, c’est avec regret d’avoir déjà fini. Et,… on recommence !
La vie de Jérôme Lusinier est comme une de ces aventures-là. On ne se fatigue pas de l’écouter,… sûr que ça ne peut pas finir ! Il a 77 ans, c’est vrai, mais pas question de dételer, et pas de peine à croire qu’il ajoutera encore quelques chapitres passionnants à son ouvrage.
Son parcours aurait pu être celui d’un petit planteur tranquille, gagnant honnêtement sa vie dans son petit coin tranquille avec sa petite famille. Il a de la terre de quoi s’occuper et nourrir ses trois enfants. Mais « monter des cases », ça le tente, et, à force de voir faire et de faire, il deviendra un charpentier suffisamment connu pour être demandé aux quatre coins de l’île.
Mais il vit dans une société où quelques grosses têtes avec de gros bras, privilégiés de la candidature officielle, tiennent à leur merci un peuple encore à sortir de bien des esclavages. Une politique de préfabriqué où un semblant de démocratie sert de paravent ! Devant ce qui se trafique, Jérôme Lusinier décide de faire de la politique. De la vraie. Sur le terrain. Jusqu’à se porter, à Sainte-Rose, tête de liste contre le maire sortant, — un certain mastodonte d’alors, Dominique Sauger. Ça lui coûtera cher, en brimades et en vexations, à lui et à sa femme et à ses enfants. Pas assez, cependant, pour les décourager !
Jérôme Lusinier est planteur aussi et salarié d’entreprises. Or, patrons et usiniers font la loi. Alors, il se fait militant syndical à la CGTR. Il sera de toutes les manifestations, pionnier des « opérations escargot » actuelles. Mais il sera vite repéré comme un agitateur dangereux, et se retrouvera en prison, trois mois durant, pour en sortir… avec un non-lieu ! C’était déjà la contribution de la « justice de mon pays », à la sauvegarde de cet ordre établi par les privilégiés de « mon pays » !…
En plus — car, évidemment, il y a un plus — Jérôme Lusinier a voulu se construire une maison, lui, le charpentier. Il l’a conçue et continue à la réaliser. Il en est au deuxième étage, et ce n’est pas fini. Le tout est venu et s’est agencé un peu comme sa vie. À croire qu’il a voulu sculpter dans la pierre l’itinéraire suivi pour réaliser l’homme qu’il est devenu. D’abord une vaste plate-forme de terre rapportée. Et cette large clôture faite de lourds rondins en béton, coulés et couchés l’un à côté de l’autre et au-dessus l’un de l’autre, tenus à coup de ciment. Ça vient de sa tête et de ses mains et de ses forces, avec les matériaux du coin et c’est du solide, capable de défier toutes les intempéries. Plus que quiconque, il peut dire : C’est MA maison, comme il dit : « C’est ma vie » !
Devant un tel panorama de sa vie et au bout de tant de combats qui ont enrichi sa connaissance des réalités locales et des hommes, la question me brûle les lèvres : « Que pensez-vous, M. Lusinier, des jeunes d’aujourd’hui ? ». Sa réponse : « Les jeunes ? Vous savez, dès leur naissance, ils sont déjà dépaysés ». Et il explique : « Ils sont dans un climat familial où il n’y a plus beaucoup de manières de vivre traditionnelles. Comme s’ils ne vivaient pas ici… Comment deviendront-ils capables d’assumer ce qui les attend ici ? Un décalage dangereux… ».
« Et vous, devant tout ça, est-ce que vous ne vous sentez pas dépaysé, vous ? ». La réponse jaillit : « Je ne comprends plus le Réunionnais. De notre temps, on n’avait rien à attendre — ou si peu — de l’extérieur : aides, subventions, primes par ci et primes par là, indemnités et autres secours. Les lendemains de cyclone où au bout d’une longue sécheresse, on retroussait les manches et on recommençait. Aujourd’hui, le Réunionnais, c’est comme ces vieilles chaussettes qui n’ont plus d’élastique : on les remonte et ça retombe ; on les remonte et ça retombe ! Ça ne tient plus tout seul. I fé pitié ! ».
Pourtant, c’est un homme qui ne désespère pas de son pays. Comme après un cyclone, on trouve les moyens de repartir. Après l’immense gâchis des deux ou trois générations sabotées, il est temps de ré-enraciner le Réunionnais dans ce riche terreau culturel et moral, héritage de nos anciens. N’est-ce pas cela d’abord, se réapproprier son histoire ? Et cela suffit — si nécessaire — pour justifier ce patient et passionnant travail de mémoire. Merci, Monsieur Lusinier !
Nous regrettons que le maire de Sainte-Rose, en ce 20 décembre 2010, ait rendu hommage à Jérôme Lusinier, en ignorant l’auteur du livret, l’homme qui a ouvert la voie à l’archéologie au Petit-Brûlé Sainte-Rose. Oublier le passé, M. le Maire, est une erreur historique.
Marc Kichenapanaïdou
PS : Des exemplaires de ce livret sont encore disponibles au siège du GRAHTER (tél.-fax. : 0262-39-83-06).
Courrier des lecteurs
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