Di sak na pou di

Le bébé humain est considéré comme inachevé : inconvénient ou avantage ?

Frédéric Paulus / 28 septembre 2018

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Cette supposée « incomplétude » est aussi nommée « néoténie ». Les auteurs, biologistes, philosophes, anthropologues qui évoquent cette néoténie ont plus listé les inconvénients que les avantages. Pour les inconvénients : l’homme naîtrait ainsi, boîte crânienne non soudée, absence de pilosité, faiblesse de l’appareil musculaire, gaine de myéline qui entoure les neurones non encore constituée à la naissance, absence de dents, marche non acquise avant un an ou plus, etc. Ce sont quelques exemples flagrants. Cette « incomplétude », pour certains, ferait que l’homme serait inapte aux exigences contraignantes conditionnées par la nature, lesquelles l’auraient amené à inventer la culture pour se protéger de cette fragilité néoténique. Cette interprétation aura été poussée presque à l’extrême par le philosophe, professeur en sciences de l’éducation à Paris 8 Dany-Robert Dufour dans un ouvrage, On achève bien les hommes – De quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu, 2005. Il fera de cette incomplétude le besoin de s’en remettre à une autorité supérieure : Dieu.

Cette interprétation fut récemment découverte par nos soins alors que nous cherchions des avis éclairés sur le thème du « Big Bang et après ? », titre d’un petit ouvrage collectif, 2017, où Dufour apporte sa contribution. Si ma lecture est bonne, cet auteur nous aura fait connaître cette thèse selon laquelle « du fait de cette incomplétude, nous participerions à un monde acculturé de la nature initiale animale avec notre entrée dans le monde du langage et de la culture, dans lequel les significations sont extrêmement mouvantes, sujettes à fluctuations et manipulations ». Toujours selon cet auteur : « Ce serait notre fragilité fondamentale. Mais cette fragilité est aussi la beauté de l’homme, cela le sort du règne animal et lui permet de chercher sa voie, sa route. C’est au fond par là, poursuit-il, qu’a commencé la Renaissance, avec le fameux discours de la dignité humaine de Pic de la Mirandole. Dufour lui attribue ces propos : « Vous n’êtes pas finalisés pour être ici plutôt qu’ailleurs, c’est donc que vous devez vous achever vous-mêmes ». Pour Dufour, « c’est une très belle mission, car c’est la part de liberté que Dieu, s’il existe, nous laisse. Pour une part, vous êtes formatés, mais pour une autre, c’est à vous de vous créer, pour le meilleur et pour le pire[]. »

Dufour va plus loin encore, pronostiquant la mort de Dieu détrôné par un libéralisme économique s’érigeant en substitut avec sa promesse de bonheur liée à la consommation manipulant cet homme marqué d’incomplétude.
La position académique de cet auteur ne doit pas être assimilée à un épiphénomène. Il aura été directeur de programme au Collège international de philosophie et, à mettre à son actif, auteur de nombreux ouvrages où il semble avoir laissé de côté les avantages de la néoténie.

Cette condition humaine néotène peut être à la fois une faiblesse et une grandeur, ce que nous allons entrevoir maintenant du côté des avantages. Il nous faut d’emblée soulever le risque de fourvoiement à comparer les autres mammifères avec l’homme. L’être humain s’est redressé par la bipédie faisant face à la pesanteur terrestre, l’émergence du langage aura suivi et il est capable de mettre des mots sur ses sentiments en autorégulant son homéostasie, en modelant la culture à un mieux être, certes inégalement instituée dans ses répartitions planétaires.
En exploitant son cerveau lancé dans tous les domaines, miniers, métallurgiques, aériens et cosmologiques de l’infiniment grand à l’infiniment petit, il pille, certes, la planète et exploite ses congénères pauvres, s’enrichissant de manière ahurissante. Mais cet état de fait est un autre débat.

L’invention des Totems et des Dieux, et autres croyances, peut avoir sa raison d’être pour réduire l’angoisse existentielle en créant des modèles. Jésus est incarné en homme. Bouddha est également un homme... Ces images, dont Carl. G. Jung en fait des archétypes, peuvent être investies si l’être humain se trouve déçu par ses géniteurs de l’avoir mis au monde sans lui donner cette force pour l’aider à affronter la réalité. Ces « Dieu » incarnés ne deviennent-ils pas des modèles ? L’homme a de tous temps cherché des réponses à sa présence sur la terre. Cette néoténie interprétée dans son aspect handicapant fait minimiser, semble-t-il, le fait que le cerveau prodigieusement intelligent crée continuellement de la nouveauté, même sans parler, en rêve par exemple - ne serait-ce que pour imaginer un monde possible qui saurait devenir meilleur. C’est une erreur d’avoir dissocié le langage du corps comme l’aura fait une école de psychanalyse sous l’influence de Jacques Lacan (1901-1981) qui semble influencer Dufour.

On pourrait garder espoir en imaginant un homme mieux armé en connaissance de ce qui fait sa spécificité d’humain ; en rassemblant le savoir sur lui-même, dramatiquement dissocié par des corporations et des lobbys qui profitent des maladies et des souffrances humaines. L’humain n’est pas ce « débile » que décrit Dufour « qui aurait dû naître non pas à 9 , mais à 18 mois », p.41.
L’humain s’est différencié des animaux en réalisant l’exploit de se transformer. Sa plasticité l’aura définitivement différencié des animaux, sans qu’il renie pour autant leurs racines animales communes. Plus conscient de lui-même, libéré des manipulateurs langagiers que nous risquons tous d’être, plus conscient de lui-même, il deviendrait plus solidaire, plus soucieux du voisin. Il se libèrerait, par exemple, de l’emprise de sa religion concurrente institutionnellement d’autres religions qui véhiculent les mêmes valeurs. Il ne serait plus victime de l’attractivité de « la religion du marché » qui aura érigé la compétition inter humaine comme passage obligé et qui sera jugée comme un artéfact limitant l’accomplissement chez l’humain à Être. L’incomplétude viendrait d’une société qui ne cherche pas à émanciper l’être humain en l’invitant à mieux se connaître, lui et ses enfants, les rendant moins soumis aux interprètes philosophes et aux scientifiques dénués du souci de réunir le savoir éparpillé, enfermés dans leurs disciplines.

Frédéric Paulus, CEVOI