Di sak na pou di

Le cerveau crée des images comme le foie des globules rouges

Frédéric Paulus / 12 novembre 2018

JPEG - 17.3 ko

La fonction glycogénique ou hématopoïétique du foie est connue. Comme une plaie qui se cicatrise, la peau se régénère, la fracture d’un os se ressoude ou encore les chromosomes qui se réparent, le foie, par exemple, produit continuellement des globules rouges. C’est une fonction essentielle à notre vie d’humains, comme à celle des animaux à sang chaud. Ce courrier soulève l’hypothèse d’une autopoïèse énactive dans la vie onirique, hypothèse inspirée des travaux du regretté Francisco Varela (qui m’aura conseillé pour les miens en thèse). Le cerveau crée continuellement des images. L’autopoïèse (du grec auto soi-même, et poièsis production, création) est la propriété d’un système à se produire lui-même, en permanence et en interaction avec son environnement, et de maintenir ainsi son organisation. Le problème viendrait de ce que nous ne tenons pas compte nécessairement consciemment de cette autoproduction et de ses capacités de régénérations organique et psychique, deux faces d’une même entité.

Pardon cher lecteur du caractère ésotérique de ces termes mais lorsqu’ils vous seront familiers vous devriez ressentir la cohérence déductive qui peut en résulter et ainsi vous vous faire votre propre idée.

Les chercheurs en biologie et particulièrement les neuroscientifiques ont omis d’intégrer consciemment la réalité de notre vie imagée nocturne la plupart du temps en minimisant son importance hormis Antonio Damasio, surtout dans son dernier ouvrage « L’Ordre étrange des choses », (2017), ce que nous approfondirons dans un autre courrier. La plus forte probabilité de rêver se réalise durant une des cinq phases du sommeil, comme chez les mammifères et, chez les oiseaux, avec des différences en termes de tracés. Seul le fourmilier semble ne pas rêver. Il est considéré comme une énigme. Une autre énigme sera que Michel Jouvet aura associé le qualificatif de « paradoxal » aux tracés encéphalographiques plus intenses que lorsque nous sommes éveillés, ce qui pouvait faire penser que le cerveau est plus sollicité et mis à contribution pendant le sommeil comme pour le « déprogrammer ». Je fais rire mon beau-père lorsque je lui dis que je travaille en faisant la sieste. Mais le déprogrammer de quoi ?

Si le rêve devait être perçu comme sélectionné par l’évolution, il remplirait des fonctions. Le psychanalyste suisse Carl Gustav Jung (contemporain de Freud, qui n’est pratiquement pas enseigné à l’université) avait suggéré d’envisager trois fonctions aux rêves : - Celle d’entrevoir des évènements avant qu’ils n’apparaissent dans la réalité, dont on peut dire, d’une certaine manière, qu’ils seraient anticipateurs et dont on pourrait penser, déductivement, que le cerveau serait plus intelligent inconsciemment que consciemment ! Acceptons pour l’instant ce raccourci ;- Une autre fonction peut être moins facilement acceptée, celle de compensation. Si nous souffrons d’un complexe, l’activité onirique tentera de compenser ce complexe par une attitude du rêve contraire ou opposée au complexe. Et enfin celle plus globale de notre transformation psychique et cérébrale et donc aussi organique pour tenter de nous faire devenir Soi en fonction de notre code et potentialités génétiques, c’est-à-dire de s’individuer. Le rêve nous inciterait à vivre la réalité qui nous entoure (ou nous assaille !) avec un autre regard, par le biais de scénarios autoproduits par le cerveau et dont nous ne tenons pas nécessairement compte.

Si cette hypothèse devait être confirmée, pourquoi serions-nous moins réceptifs (ou pas du tout !) vis-à-vis de cette « télévision » nocturne « téléosémantique » pour résumer ? Nous serions dissociés de nos racines biologiques du fait des images extérieures qui assaillent notre cerveau depuis notre naissance et sollicitent d’une manière stressante notre homéostasie. Les pratiques de méditations quant à elles tentent de nous préserver de l’envahissement extérieur de ces images. Alors que celles intérieures (communément appelées rêves), autoproduites par le cerveau, ont été assimilées par certains à des « bizarreries ». Celles-ci ne seront cependant pas accessibles aux techniques de méditation. L’étude populaire des rêves aura été « confisquée » idéologiquement par des penseurs qui se sont arrogé le droit de les interpréter. La fonction analogique de l’image qui existait, sans doute, avant que nous accédions au langage parlé et articulé aura été diversement interprétée au détriment d’un abord populaire et intuitif plus proche de la nature telle que nous la vivons… subjectivement ! Abord concurrencé à notre désavantage adaptatif par ceux qui manient bien le langage. Vous dites bien en réunionnais : « La langue na poin le zo ! »

Frédéric Paulus – Cévoi (Centre d’Etudes du Vivant de l’Océan Indien)