Le courrier des lecteurs du 11 janvier 2005

11 janvier 2005

(Page 10)

Tsunami : savoir raison garder

Sous le titre "Une éditorialiste luxembourgeoise pose les bonnes questions", un internaute de Saint-Paul a fait parvenir à “Témoignages” le texte suivant, signé par Danièle Fonck.

Disons-le d’emblée pour que les choses soient claires : oui, l’engagement de la société civile occidentale et en particulier européenne fut sans pareil suite au drame humain causé par le tsunami dans les régions côtières du Sud-Est asiatique ; non, l’unique raison de cette solidarité globalisée ne fut pas la présence de nombreux touristes occidentaux et européens sur place.
Il est vrai que la médiatisation a contribué très largement à ce grand élan du cœur et il est certain qu’on est tenté de souhaiter qu’il y ait des caméras de télévision partout sur le globe afin qu’ainsi, grâce à une prise de conscience générale, il soit enfin mis fin à la terrible injustice qui divise le globe en deux depuis une éternité. Car le problème de fond - soutien massif aux pays et aux populations touchés ou non - n’est pas celui de la capacité d’aide en cas de catastrophe naturelle.
En vérité, il s’agit de savoir s’il y a une réelle volonté politique et citoyenne de mettre un terme au clivage Nord-Sud qui fait des ravages jour après jour, nuit après nuit. Vue sous cet angle, la surenchère étatique de Djakarta apparaît comme une farce gigantesque.
Pour mémoire : un an après le tremblement de terre de Bam, Iran, 30.000 morts et l’un des plus beaux sites archéologiques rasé, un petit cinquième de l’argent promis est arrivé. Les quatre autres cinquièmes sont à ranger dans la catégorie “paroles, paroles...”. À voir donc ce qu’auront reçu, d’ici cinq ans, l’Indonésie, le Sri Lanka, la Thaïlande, les Maldives, etc., voire quelle quote-part sera allée aux populations. Mais enfin !
Le fait est que des milliers d’enfants meurent chaque jour, que 33,9% des enfants de cette Terre vivent dans une pièce qui regroupe plus de cinq personnes et dont le sol est en terre battue, que 30,7% n’ont aucun accès à des toilettes, que dans les pays du tiers-monde un enfant sur six meurt en dessous de l’âge de cinq ans, que tous les ans deux millions (!) d’enfants de moins de cinq ans meurent faute d’avoir accès à des vaccins courants, qu’environ sept sur dix de ces décès sont imputables à des maladies aussi “banales” (chez nous en Europe) tels le paludisme, la rougeole, la diarrhée, des infections respiratoires et que les 121 millions d’enfants en âge d’aller à l’école dans le monde en développement ne sont pas scolarisés et par conséquent privés de leur droit à l’éducation.
Est-il réellement normal que nous acceptions sans la moindre mauvaise conscience que des millions d’enfants et de jeunes soient ainsi condamnés à travailler dès le plus bas âge, que bon nombre d’entre eux n’aient pas d’autre issue que de vivre des poubelles ou de la prostitution et que ce quotidien-là ne nous empêche nullement de passer d’excellentes vacances à Rio, à Manille, à Bogota ou même à peu de kilomètres de distance de Phuket-plage ?
Nous rendons-nous compte, sérieusement, qu’il suffirait d’un chèque d’un milliardaire américain ou européen pour réparer (terme impropre) les dégâts du tsunami ?
Puisque nous voici incapables d’exiger de ceux qui nous gouvernent, en Occident, de faire le ménage - non pas contre un dictateur petit ou grand - mais d’engager les réformes structurelles qui feraient du monde riche un monde aisé et du monde pauvre un monde décent, il apparaît comme superflu de poser la question suivante : où vont donc ces profits gigantesques qui sont générés bon an, mal an et ne rentrent assurément pas dans le portefeuille d’un salarié ou d’un cadre, si haut placés soient-ils ?
Une interrogation quasi révolutionnaire ; non, déplacée à coup sûr...


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