Le courrier des lecteurs du 24 décembre 2004

24 décembre 2004

(Page 10)


Miroir, mon beau miroir...

Il m’arrive parfois de me demander : c’est quoi un Réunionnais ?
Non pas que je doute de ce que je suis, ou encore que je veuille participer à cette saga, de mode aujourd’hui, tendant à faire du Réunionnais une sorte de construction virtuelle, à géométrie variable et de la Réunion une sorte de pays, ou plutôt un espace, de passage, pour ne pas dire de passe, comme les maisons du même nom où il suffit d’y déposer son balluchon, de planter son titre (supposé) de propriété, et "l’on s’assoit autour de la table et puis on dessine le destin ensemble, on rêve ensemble", comme dirait une conférencière-boeing.
Non ! Je n’ai pas ces états d’âme, mais il m’arrive, tout de même, de me poser cette question en entendant certains propos, en voyant certaines scènes de vie ou encore en lisant certains écrits. C’est en tout cas ce qui m’est arrivé, l’autre matin, en prenant connaissance de la dernière livraison de Daniel Lallemand consacrée au créole. Une de plus ! Tant il a produit, se faisant véritable père fouettard du créole.

Ma réponse à cette question fondamentale est des plus simples : un Réunionnais, c’est quelqu’un qui, chaque matin en se regardant dans la glace, voit devant lui un... Parisien un jour, un Bordelais un autre, un Breton, voire un Ch’timi aux cheveux roux ou un Alsacien aux yeux bleus et aux cheveux blonds, avec, pour faire bon compte, la toupette sur le côté ! Seule image de lui et acceptable, institutionnellement acceptable, par lui. Voilà, le Réunionnais. En tout cas pour certains.
Devant l’image qu’il projette ainsi dans le miroir et qu’il croit voir, il frétille d’aise et même se pâme. Bien sûr ! Il se voit tel qu’il veut être, il est ce à quoi il aspire au plus profond de lui-même. Mais cela ne dure pas. Car le drame, son drame, c’est qu’il sait !
Il sait que l’image qu’il croit voir n’est pas la bonne, n’est pas la sienne, en propre. Non ! Il a beau chercher, fouiller le miroir du regard et même le trifouiller : rien n’y fait ! Alors, il commence à douter. De lui-même, bien sûr : serait-il vraiment ce qu’il sait être et non pas ce qu’il veut être ? Et aussi du miroir - la glace - qui ne lui renvoie pas l’image qu’il projette
C’est bien là que se situe le drame. Son drame existentiel.

Cela me rappelle cet élève du lycée Leconte de Lisle, le vrai, celui qui se trouvait à côté de l’église de l’Assomption à Saint-Denis. Ce lycéen préparait son bac. Il avait le cheveu bien cogné. Et du coup, l’image que lui renvoyait le miroir ne correspondait pas à celle que lui-même projetait dans le miroir. C’était la grande époque des crèmes... décrêpantes, et d’une marque particulièrement suggestive : “Kidef”. Alors, chaque jour que Dieu donnait, il s’escrimait sur sa chevelure avec force de Kidef pour que la réalité de sa chevelure finisse par correspondre à l’image qu’il projetait dans le miroir. Il avait bien réussi à décrêper sa chevelure, même à tirer une raie sur le côté, mais n’était pas parvenu à la rendre aussi lisse que nécessaire et souhaitable pour que la réalité se confonde avec l’image : le cheveu s’était tant bien que mal redressé mais, rebelle au possible, il restait désespérément frisé. Alors, chaque matin, il continuait.
Les jeunes sont sans pitié : le pauvre avait hérité du surnom de “Kidef”.

Plus récemment, il y a un an ou deux, un ami, un camarade même, était parti avec sa famille en vacance à Mayotte. Moins d’une semaine plus tard, il était de retour : "Moin la arnu, moin. Ban’là lé pas noute moune ça !" me répondit-il.
Cela m’avait coupé le souffle et ce n’est que lorsque je me suis moi-même rendu à Mayotte que j’ai compris le problème : dans la barge reliant la petite et la grande terre, dans les rues de Mamoudzou, au marché, partout, je rencontrais des visages qui m’étaient familiers ; je croyais reconnaître ici quelques uns de ma propre famille, là-bas des amis, des camarades, des gens que je côtoie quotidiennement ici, dans la rue ou ailleurs ; ce n’étaient pas des "Comores" comme on les appelle dédaigneusement ici, mais des gens bien de chez nous, d’ici, sauf qu’il s’agissait de Mahorais !
J’ai même rapporté des photos, celle d’un vieux travailleur de la STM ressemblant à s’y méprendre à Grand Moune Lélé, d’une autre ressemblant à la secrétaire avec laquelle j’ai travaillé pendant vingt-ans, d’une autre encore ressemblant à ma nièce... Alors, j’ai mieux compris : le miroir de la vie mahoraise nous renvoyait notre propre image, celle que nous rejetons parce pas assez conforme à celle à laquelle nous aspirons. Mieux valait donc fuir, se répétant “ça lé pas noute moune ça !” comme pour s’exorciser de cette rencontre malheureuse avec... soi-même !
Quel rapport avec la langue, le créole ?
Tout simplement parce que le créole est cette image de nous que nous ne voulons pas voir parce que dégradante, contradictoire à celle, anoblissante, à laquelle on aspire. Ce qui n’est pas sans rappeler cette phrase prêtée à Célimène, la "muse de Trois Bassins", fêtée ces jours-ci à Saint-Paul, et selon laquelle "le cheval anoblit la jument".

Curieusement, les détracteurs du créole et nombre de "créolisants" ou "créolophones" se rejoignent puisque atteints du même mal.
Pour les seconds, dans bien des cas, il ne s’agit pas de pousser à la production mais bien d’analyser, de disséquer, d’empailler, d’y ajouter autant de K que de Ki, de Q et de W à ce point qu’il faut aller à l’école et même faire des études supérieures pour lire et comprendre leur langage. (1)
Au fond, le créole est trop simple, trop banal à leurs goûts, il faut qu’il ait l’air d’une langue - comme si ce n’en était pas une - et, qu’à force de “K” de “ké” et de “Q”, il puisse, autant que l’allemand, voire le chinois, se distinguer du français. Drame existentiel encore, sous couvert d’études savantes.
Résultat, pendant que les uns tentaient de l’enterrer, d’autres, sous couvert de sa défense, l’entravaient.

L’on peut dès lors se féliciter que, si le créole reste la langue parlée par la majorité de la population réunionnaise, "cette majorité s’amenuise au fil des ans".
C’est oublier qu’il y a des victoires qui... affaiblissent. Car, ce qui "s’amenuise" le plus au fil des ans, ce n’est pas cette majorité qui parle le créole, mais bien le Réunionnais lui-même qui, de plus en plus, entre dans le miroir pour paraître ce qu’il n’est pas.
Encore que... si l’on tient compte du matraquage anti-créole effectué depuis maintenant un demi-siècle, on peut considérer que ce " patois sympathique " résiste bien... autant que le cheveu de mon ami que j’entrevois de temps à autre et qui, à près de soixante ans aujourd’hui, continue de s’escrimer sur son cheveu récalcitrant, à le plaquer sur sa tête avec force de gommes laquées : peine perdue ! Le pauvre... cheveu !
Il en est de même d’ailleurs du cary, dont on signalait récemment le recul. Mais, avoir résisté à tant d’années de matraquage, de dénigrement, de "cuisines centrales", de pizza, de macdonald et autre fastfood, c’est qu’il faut vraiment en avoir. Et il est bien loin d’être mort notre bon cary. Voilà qui doit donner des cheveux blancs à moult diététiciens !... et en même temps à certains linguistes distingués car rien n’est plus lié à la langue que la cuisine. Cela va de soi.
Cela dit, tout de même, ne jetons pas le bébé avec l’eau sale : heureusement que tous les Réunionnais ne sont pas ainsi.

Georges-Marie Lépinay

(1) En écoutant, parfois, le JT de RFO, le samedi midi, je ne peux m’empêcher de penser à ces paille-en-queue que l’on utilisait jadis comme "z’appel" : empaillés, avec une baguette traversant le corps pour tenir les ailes bien écartées, le tout attaché à une ficelle et au bout d’une gaulette que l’on tournoyait au dessus de sa tête : dire que les pailles-en queues s’y laissaient prendre !


Joyeux Noël !

Le 21 décembre, c’est “l’hiver !” annoncent la plupart des calendriers vendus dans l’île ! Et pourtant, c’est la saison des fruits d’été et le Père Noël n’aura pas à descendre par la cheminée : la plupart des maisons réunionnaises n’en n’ont pas !
Mais c’est vrai que le 24 décembre à minuit, c’est la Nativité pour la plupart du monde chrétien. Toutes les grandes traditions religieuses célèbrent un avènement, une nativité.
Les bouddhistes célèbrent la naissance du Bouddha à la pleine lune du mois de mai, les hindous célèbrent la nativité de Krishna au huitième jour de la lune descendante en août-septembre, et bien sûr les chrétiens célèbrent la naissance de Jésus le soir de la Noël.
La nativité d’une personnalité de cette dimension est toujours un signe de lumière spirituelle dans la vie de tous les jours ! Même si nous sommes de plus en plus attirés par les sirènes de la consommation à outrance, n’oublions pas que ceux que nous fêtons ont vécu une vie de frugalité et de haute spiritualité.
Notre surpopulation et notre consommation excessive mettent la planète en danger. La Terre, comme le rapporte le Mahâbhârata, ne pourra plus tôt ou tard supporter le fardeau des humains. Alors elle se tournera vers le Créateur pour rétablir l’équilibre.
Cela peut se faire sans forcément qu’un être extraordinaire prenne naissance ; une catastrophe écologique majeure pourrait régler le problème ! Nous connaissons tous les problèmes de la couche d’ozone, de la déforestation, de la surpêche et de la pollution automobile, pour ne mentionner que ceux-là.
Comme le dit la Bhagavad-Gîtâ, la cause du problème est le désir. Mais la plupart des prophètes, sages et autres personnes de bon sens nous demandent de vivre intelligemment et simplement.
La plénitude du cœur est beaucoup plus importante que celle des ventres déjà bien nourris. La lumière intérieure brille plus que tous les pétards et les feux d’artifices éphémères ! La consommation intérieure ne pollue pas, et peut aussi se faire sans modération !
Profitons de ces fêtes pour retrouver nos bases spirituelles et religieuses et consommer avec modération ! À toutes et à tous, joyeux Noël !

Swami Advayananda,
Ashram du Port


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus