Le courrier des lecteurs du 27 avril 2005

27 avril 2005

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C’est beau, la rigueur !

Par définition même, les sondages véhiculent de l’incertitude. Celui publié hier par le Journal de l’Ile ne faillit pas à la règle. Il se caractérise même par une marge d’approximation impressionnante, dans des proportions qui ont dû laisser perplexes plus d’un lecteur.
Ce lecteur en effet, après avoir été ballotté dans la zone de turbulences d’indécisions successives et variées, se retrouve soudain dans le ciel apaisé de résultats proclamés sur un ton péremptoire. Des résultats d’une précision chirurgicale - 58 % , foin de la moindre fourchette ! -, alors que le bistouri était loin d’être bien aiguisé. Des résultats affichés avec une emphase jurant avec la modestie de ‘déchiffreurs d’opinions’, affligés parfois d’un lourd passif d’erreurs monumentales.
Entrons sur la pointe des pieds dans la “cuisine” du sondage. De l’échantillon représentatif de 800 personnes, on passe à 637 personnes inscrites sur les listes électorales. Et de ces 637 personnes, on tombe à un échantillon de 411 personnes, celles qui ont déclaré “être certaines d’aller voter”. Sur ces 411 personnes, 38 % (156 personnes) n’ont pas exprimé d’intention de vote. Il en reste 255, qui se répartissent en 148 ‘oui’ et 107 ‘non’. Et c’est à partir de ces chiffres que le JIR a concocté cette “une” qu’il veut de feu : " Les Réunionnais et le referendum sur la Constitution européenne : OUI à 58 %". C’est beau la rigueur, scientifique d’abord, journalistique ensuite.
Remontons un peu le fil des échantillons, pour constater que le solde entre les 637 personnes inscrites et les 411 finalement prises en compte s’élève à un effectif de 226 personnes (36% quand même !). Quelles ont été les réponses de ces personnes ? Elles ont dû dire qu’elles n’étaient pas sûres d’aller voter. Ou elles ont dû dire qu’elles étaient sûres de ne pas aller voter. Ou bien encore... elles ont envoyé promener l’interrogateur indiscret, avec souvent une verve qui pimenterait les doctes analyses, si les propos entendus y figuraient !
Les “spécialistes” des sociétés de sondages se sont-ils penchés sur les réflexes et les motifs qui engendrent à La Réunion - encore “terra nova’” des sondages politiques - ce type de réponses en forme d’esquives ? Apparemment pas. Puisqu’ils continuent à foncer tête baissée, en quête de leurs ratios aux accents d’oracle.

Alain Dreneau,
Le Port


Les mots pour le dire

L’une de mes surprises quand j’étais au lycée fut de découvrir lors des discussions politiques avec plusieurs de mes camarades, que je n’utilisais pas le même langage qu’eux. Souvent, il leur arrivait même de me reprendre sur le sens que je donnais à certains mots. Par exemple, quand je disais "travailleurs", ils me faisaient sentir que le mot dans ma bouche était déplacé et ils me répliquaient aussitôt : "Mais nous sommes tous des travailleurs !". Alors que pour moi le mot devait désigner en premier les dockers de ma bonne vieille ville du Port et tous ceux qui, comme mon père, y travaillaient, souvent du reste assez durement. Il y avait encore bien d’autres mots que j’évitais de prononcer devant eux, comme "capitaliste" ou "socialiste" pour avoir la paix.
Le temps a passé depuis ; et je constate, plus de cinquante ans après, que c’est le sens que je donnais alors à ces mots qui a finalement prévalu. L’exemple le plus typique m’a été fourni l’autre soir par le président de la République lui-même lors de son débat avec les jeunes sur la Constitution pour l’Europe quand, à plusieurs reprises, il a dit son opposition à une "Europe libérale", en plein accord avec eux sur le sens commun aujourd’hui du mot "libéral".
Et pourtant à l’origine, ce beau mot, de la même lignée que le mot "liberté", avait un tout autre sens : il s’appliquait dans le privé à une personne qui donne facilement, largement, généreusement et, dans la vie publique, à celui ou à celle qui marque son attachement aux libertés individuelles : tout le contraire d’un méchant dictateur qui cherche à dominer les autres et à faire sentir son pouvoir.
Et puis, peu à peu, à force d’être employé, surtout par les hommes politiques, souvent pour cacher leurs vrais mobiles, il a pris un tout autre sens. Si bien que personne aujourd’hui n’ignore ce que recouvre le "libéralisme économique", derrière la "libre circulation des biens" et la "libre concurrence", ses effets désastreux se faisant sentir aux quatre coins du monde. Comme personne ne craint par-dessus tout l’"ultra-libéralisme" ou le "capitalisme sauvage", qui n’arrive même plus à dissimuler sa face hideuse sous le masque de la "mondialisation". La réalité est devenue si forte et si visible par tous qu’elle a fini par changer le sens des mots et même, par dénaturer, désincarner le verbe.

Georges Benne,
Le Tampon


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