Le courrier des lecteurs du 6 décembre 2004

6 décembre 2004

(Page 10)

Vue... de Mayotte

Cela fait drôle, tout de même, la “préférence régionale” vue de... Mayotte ! Oui, de l’île au Lagon où je me trouvais, pour raison syndicale, avec mes camarades de la CGT Mayotte, au moment où, ici, se déroulait un débat sur cette question qui suscite tant de passion. Drôle, certainement, mais pas forcément inintéressant.

Alors que le SMIC à La Réunion et en France, est de 7,61 euros de l’heure, à Mayotte, “préférence régionale” oblige, il est de... 3,48 euros (un peu plus de 50% de moins !). Les Mahorais sont pourtant des Français comme les autres, mais avec, en plus, une bonne dose de “préférence régionale” ou de “spécificité”.
Une préférence régionale dont les entreprises, notamment celles qui ne sont qu’une excroissance de groupes français déjà installés à La Réunion, ne s’en plaignent pas. Par exemple Bouygues - GTOI à La Réunion et SMEC-Colas à Mayotte : ça change de nom en traversant la mer, mais c’est la même chose. C’est le cas de Vivendi (SBTPC à La Réunion et SMTPC à Mayotte), Peugeot (groupe Caillé à La Réunion et SMCI à Mayotte), de la SOGEA (SOGEA-Mayotte là-bas mais toujours du même groupe Vivendi), SFR (SRR Réunion et SMR-Mayotte) etc... il y a même “Mayotte Plastiques”. Cette “préférence régionale” à Mayotte leur permet d’arrondir leurs... fins de mois. Mais dans le même temps, autre “spécificité”, le portable vendu à Mayotte et les communications téléphoniques à partir des portables ne sont pas 50% moins cher qu’à La Réunion. Ni les voitures Peugeot, pas même le coût des réparations auto ou de la construction.

Toujours sur le même sujet, une discussion surprise entre deux personnes, l’une Mahoraise, l’autre qui, manifestement, ne l’était pas, à attendre la barge reliant Mamoutzou et Dzaoudzi :

- Tu sais, si tu ne t’appelles pas Christian, Jean-Pierre, Jean-Paul ou Philippe....

- ... qu’est ce qui se passe ?

- Eh bien tu as un salaire inférieur.

- Inférieur à quoi ?

- Eh bien à celui de Christian, Jean-Pierre ou Philippe.

- Ah bon ?

- Absolument. Par exemple, tu vois, celui-là qui est à côté de nous, il travaille dans telle entreprise. Ils sont quand même bien payés là-bas. Eh bien il touche environ 800 euros par mois. Il s’appelle Youssouf. Par contre, son “chef”, il s’appelle Christian. Alors, il touche 2.600 euros. Plus les avantages, bien sûr.

- Ah bon ?...

- Tiens, j’ai une amie qui travaille à l’hôpital public de Mayotte. Eh bien là-bas, Salima, Frahati, Soua touchent beaucoup moins que Suzanne, Michèle ou Christiane. Mais, comme la plupart des femmes qui viennent accoucher ne parlent que le shimaorai et que Suzanne, Michèle ou Christiane ne parlent que le français, on appelle à la rescousse Salima, Frahati ou Soua ! qui touchent près de deux fois moins que les premières. Et pourtant elles font le même travail, ont les mêmes responsabilités....

Là dessus, la barge a donné un coup de klaxon pour inciter les derniers passagers à monter à bord et j’ai perdu les deux personnes.
Prenant alors le journal local que je venais d’acheter, je tombe - de haut - sur l’intervention du député Mansour Kamardine à l’Assemblée nationale le 9 novembre dernier. Le député y dénonce ce qu’il appelle "la discrimination statutaire dont sont victimes les 150 fonctionnaires d’État originaires de Mayotte (...) affectés en Métropole ou dans les DOM"

"Les agents de l’État originaires des DOM, dit le député, bénéficient d’un statut avantageux, comprenant une prime d’éloignement et des possibilités de congé. Les Mahorais n’ont pas les mêmes avantages, qu’ils soient affectés à Mayotte ou en Métropole, et cela vaut aussi pour les allocations familiales". Conséquence, toujours selon le député, "un fonctionnaire d’origine mahoraise en poste en France métropolitaine (...) affecté à Mayotte en même temps qu’un collègue originaire de Métropole n’aura pas le même régime (que ce dernier) car il est censé être chez lui". Voilà une “préférence régionale” qui n’est pas sans rappeler ce qui existait à La Réunion au début des années 50.

J’ai alors mieux compris le sens de la conversation que j’avais surprise en attendant la barge.

D’autant que cette “spécificité” a gagné pratiquement tous les secteurs d’activité, qu’ils soient publics ou privés. D’ailleurs, la moyenne des salaires des participants au séminaire syndical que j’animais était de moins de 700 euros. Il est vrai qu’il n’y avait pas parmi les stagiaires de m’zoungou, ni de “zoreil réunionnais” ou de “Réunionnais zoreil” pour parler comme les Mahorais (1)
Certains ne manqueront pas de dire que c’est une question de “mimétisme”. Non, c’est tout simplement une question de prénoms.
D’autant que si le député de Mayotte a été scandalisé par le "régime discriminatoire envers les fonctionnaires d’État d’origine mahoraise" qu’il considère comme une "injustice choquante", le reste, le SMIC, l’absence d’indemnisation du chômage, allocations et prestations familiales et sociales diminuées, etc... ne lui ont pas paru tellement "choquantes". Au gouvernement non plus d’ailleurs, puisque pour le ministre Borloo, dans sa réponse au député, il ne s’agit que de "spécificités". Sans plus. Évidemment, puisqu’ils sont “chez eux” et qu’il y a cette histoire de prénom.
L’ennui, c’est qu’à l’occasion de mon séjour, je n’ai pas trouvé d’un côté, des magasins pour Youssouf, Mohamed, Salima, Soua, Frahati, et de l’autre, des magasins réservés à Christian, Jean-Pierre, Lucien, Christiane ou Françoise. Non. Dans les grandes surfaces, il y avait tout le monde. Et les pommes de terre étaient à plus de 4 euros, trois fois plus cher qu’à La Réunion, la tête de choux bien plus petite qu’ici, à 2,5 ou 3 euros, deux à trois fois plus cher qu’à La Réunion ; la tomate à plus de 4 euros (on m’a dit qu’elle atteignait jusqu’à 8 euros), etc... Même le letchis est à 4,5 euros. Il n’y a pas non plus de pharmacies “spécifiques” : les médicaments y sont de 36 à 39% plus cher qu’en France (alors qu’ici, on se “contente” de 30%).
Allez comprendre.
À part cela, il n’y a vraiment pas mieux que la “préférence” et les “spécificités”.
Mais, à la réflexion, je me demande si les travailleurs mahorais n’auraient pas plutôt intérêt à revendiquer tout simplement... le Droit et l’égalité ! Mais là, c’est leur affaire, et, je ne leur ai rien dit, de peur de leur donner de mauvaises idées. Républicaines de surcroît !

Georges-Marie Lépinay

(1) - Le premier terme désigne les Métropolitains qui arrivent de France, le second les Métropolitains qui arrivent de La Réunion et le troisième, les Réunionnais qui se prennent pour des... Métropolitains !


L’équivalent de 400 téléthons...

J’ai écrit ce courrier pour te narrer, cher lecteur, une petite aventure qui m’est arrivée aujourd’hui. Oh, trois fois rien, simplement une anecdote qui illustre le sentiment bizarre de vivre sur une autre planète.

En allant faire mes courses dans une boutique sans scrupule, qui n’hésite pas à utiliser le téléthon pour se faire de la pub, j’ai eu la surprise de découvrir que la caissière m’invitait à faire un don pour ce fameux téléthon. Une sébile était à la disposition des généreux donateurs, et le tee-shirt arboré par ladite caissière était affirmatif : “Moi, je me bats et avec toi je gagne”. On voudrait culpabiliser les éventuels récalcitrants qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Récalcitrants dont je suis, mais je me suis muni de mon argumentation pour sortir en ce week-end charitable. Et j’ai ainsi pu abreuver la pauvre caissière (qui ne me demandait rien et qui ne faisait que son travail) du couplet habituel sur le paradoxe qui consiste à faire la quête pour guérir les gens, sans que ce soit nécessaire quand il faut les tuer. Je ne donnerai dans ce courrier qu’un seul exemple, mais je pourrais en trouver davantage : le budget de la défense nationale pour 2004 s’élève à environ 40 milliards d’euros, soit l’équivalent de plus de 400 téléthons ! Quand on connaît le peu d’usage que l’on fait de l’armée française aujourd’hui, à part peut-être défendre les intérêts des capitalistes français en Côte-d’Ivoire, il y a lieu de s’interroger sur ce gâchis ! Et je ne m’interroge même pas sur l’utilité d’une armée, c’est un autre débat.

Non, je ne donnerai pas un centime au téléthon. Oui, moi aussi, je me bats, et je mène le combat sur le terrain syndical et politique, pour exiger que l’argent public soit utilisé pour la collectivité, et non au profit de quelques intérêts particuliers.

Mais j’y songe à l’instant : le gérant de la boutique que j’ai contribué à engraisser en faisant mes courses possède peut-être des plantations en Côte-d’Ivoire. Ou des fournisseurs, “protégés” par l’armée française. Tout cela deviendrait cohérent !

Joël Grouffaud


Petite sœur

Tu en as mis du temps pour arriver !
Mais tu es là, et ton frère Rémi et moi, nous sommes très, très, très heureux.
Tu es arrivée ce dimanche 5 décembre. Tu ne le sais pas encore : tu t’appelles Sophie et tu es très jolie. Dépêche-toi de grandir. Tu le verras, la vie, c’est agréable. Je t’embrasse très fort et j’embrasse aussi maman et Richard.

Elsa


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