Le faux Jésus se sacrifie, le vrai donne sa vie

1er septembre 2004

S’il me fallait une raison supplémentaire pour attaquer de plein fouet le film de Mel Gibson “La Passion du Christ”, je prouve le bien-fondé, la nécessité de mon offensive par les ravages qu’opère cette passion dénaturée chez les plus limpides des chrétiens. Ainsi, l’un de mes plus grands amis, mon coiffeur qui vient régulièrement donner forme expressive à ma chevelure dans la maison de retraite où je suis à l’abri des intrigues et manœuvres de ma fratrie religieuse, Jean-Louis, me dit : "J’ai vu le film “La Passion du Christ ; je sais ce que vous en pensez mais, tout de même, le Christ représenté là, c’est l’Amour". Alors, je demande à mon ami : peut-on savoir le contenu de sens que vous donnez au mot Amour ? Jean-Louis se risque : "Il aime. Il souffre, il accepte la souffrance".

Nous y voilà. Du coup je me déchaîne : si vous-même Jean-Louis, dont je connais l’intelligence et la droiture de cœur, vous identifiez la puissance d’aimer de Jésus Christ à sa capacité de supporter la souffrance physique et même la souffrance morale, qu’en est-il du dolorisme foncier de tant de chrétiens ?
Le fait massif est là : pour une foule d’hommes, de femmes, d’enfants précocement formés par le christianisme, aimer d’amour total égale souffrir et mourir. Je ne vois pas pire contre-sens que celui-là. Rabaisser le Verbe d’amour fraternel universel au rôle non seulement de recordman de la compétition des souffrances tant humaines que divines, il fallait le faire ! Eh bien ! On l’a fait et on continue de plus belle à le faire.
Au plus tôt, tout de suite, d’urgence, il faut d’absolue nécessité crier que c’est faux, archi-faux. Comme si Jésus ne nous avait donné que ses douleurs !

Non, non et non. Jésus réalise autant notre libération par son discours à la foule sur la montagne, par la naissance de la parole chez les muets, de l’audition créatrice chez les sourds, de la mise debout des paralysés, de l’irruption de la vie chez les morts et surtout chez les mortels... que par sa flagellation et sa mort en croix.
Il faut encore aller infiniment plus loin : c’est la même parole - si provocatrice de Jésus qu’elle ne peut que le conduire au poteau pour crime de subversion généralisée - qui le fait contagieusement, universellement, victorieusement révolutionnaire.
Je n’ai compris l’absence totale de ce Jésus-là du film de Mel Gibson qu’à la lumière du “Farenheit 9/11” de Michael Moore. La différence entre les deux films tient à la réalité toute simple : Mel Gibson nous montre le faux Jésus borné à son supplice et à sa mort, soigneusement vidé du Verbe pour n’être plus que le Fils à papa m’a dit : “Souffre et meurs sans parler, puis trône à ma droite”.
Michael Moore a filmé en la personne de Bush le vide incarné du pouvoir. L’insignifiance éclate lorsque le président des États-Unis d’Amérique du Nord prononce l’oraison funèbre des soldats américains morts en service commandé de l’invasion du territoire d’Irak : "Leur sacrifice n’a pas été vain". Alors que le pouvoir n’a jamais connu qu’un seul rituel : la vanité structurelle du culte cruel sacrificiel.

Au fond, qu’est-ce que le Pouvoir, qu’est-ce que le Tout-puissant ? C’est celui qui dit à l’autre : “Sacrifie-toi pour moi”.
À l’extrême opposé, qu’est-ce que le Verbe, le Verbe créateur, le Verbe libérateur ? C’est celui qui dit à l’autre : “Je me donne à toi, jusqu’à la mort, et plus loin encore pour que tu vives d’une vie éternelle”.
Rien ne l’orchestre mieux que cette phrase d’un pasteur protestant qui montrait prophétiquement l’irréductibilité de la Parole à l’emphase du Pouvoir : "Jésus ne faisait pas d’inflation verbale. Il ne dit jamais : je me sacrifie. Mais simplement : Ma vie, on ne me la prend pas, je la donne".

Jean Cardonnel


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