Le marronnage, des espaces de liberté…

19 décembre 2016, par Reynolds Michel

« Il y eut des marrons dès qu’il y eut des esclaves », écrit Victor Schoelcher. Et pourtant, on a pu écrire, pour justifier l’injustifiable, que les esclaves n’étaient pas, ou pas encore, faits pour la liberté et, qu’en outre, ils ne la désiraient pas.

Considérés comme une race physiquement dégradée, intellectuellement inférieure et livrée à « tous les vices attachés à la couleur noire » (père Emile Labat) : paresse, incontinence, cruauté, débauche…, les Noirs, pour les propriétaires, les marchants d’esclaves…, sont logiquement destinés à l’esclavage, seul moyen, dit-on, d’en faire des hommes et des chrétiens qui les « fait passer d’une servitude barbare à une servitude humaine ». Et pour se justifier, ils se sont emparés du mythe de Cham (Génèse 9,18-27), le fils maudit de Noé, pour orienter la malédiction sur la tête des Noirs d’Afrique. « De cette malédiction, écrit Michèle Duchet, la couleur noire est l’effet visible, et une âme aussi noire que le corps la conséquence morale ». Avec une telle idéologie, la traite ne pouvait que s’intensifier, d’autant plus que le nègre-esclave ne pouvait, disent-ils, « sentir le prix de la liberté ».

Une résistance de chaque instant

Ces hommes qu’on décrivait comme proche de l’animalité et que les Codes noirs réduisaient à l’état de meubles, de non-être, ces victimes subissant toutes les violences du système de plantation, vont néanmoins résister par tous les moyens à l’oppression de leurs maîtres. Une résistance de chaque instant qui leur a permis, non seulement de survivre, mais d’affirmer, face aux maîtres, leur dignité grâce à la création d’une culture du marronnage.

L’admirable est que dans cet enfer de l’esclavage, à l’ombre des “habitations”, ils ont forgé une langue et nous ont transmis une culture issue de nos racines plurielles. ’ C’est de là que nous venons ; sinon, nous serions des hommes perdus, sans conscience écrit justement Daniel Maximin. Et d’ajouter : « C’est grâce à cette résistance que nous sommes présents au monde. La Caraïbe et l’Océan Indien ont quelque chose à apporter au monde et c’est cela qu’il faudrait sans cesse montrer… ».

C’est cette histoire occultée de la mémoire résistante des esclaves et plus tard des engagés indiens à l’oppression que nous devons assumer et mettre en valeur et enrichir.

Défi à l’ordre esclavagiste

Ces victimes de l’esclavage avaient donc besoin d’un espace pour respirer et se recréer à partir des traces de leur passé et des éléments de leur environnement. Et ce, aussi bien en situation de labeur sur la plantation qu’en situation de marronnage dans les hauts.

Prenons, avec Anny Curtius, deux exemples : l’avortement des femmes esclaves et la fuite dans les hauts. Dans le premier cas, il s’agit d’un acte de marronnage mené en silence où la souffrance et la mort tiennent lieu d’acte de résistance. Pour effacer la trace de la blessure faite à leur corps par le maître mais également pour ne pas enfanter pour l’esclavage, bon nombre de femmes ont recours à l’avortement. La matrice, synonyme de vie, devient par cet acte symbole de mort : mort d’êtres humains mais également mort d’un système avilissant.

Hors de la bitasyon, dans les hauts, le défi à l’ordre esclavagiste devient processus de création d’une nouvelle culture, d’une nouvelle identité ? « En situation de marronnage, le corps, écrit Anny Curtis, s’inscrit dans un processus de quête identitaire, puisqu’en se fondant dans l’invisible, dans l’épaisseur de la nuit et de la végétation qui composent désormais leur monde, les marrons font de la nature, du temps, de l’errance, une expérience positive ».

De fait, à partir de la mémoire ancestrale et des matériaux puisés dans l’environnement immédiat, les marrons vont reconstituer un nouveau monde de références et créer de petites sociétés. En 1797 dans les hauts de la Rivière Saint-Etienne, on signale la présence de deux communautés regroupant 68 marrons. Ailleurs des camps de 40 à 50 marrons.

Dans les bas, les esclaves vont également résister. La nuit, leur cri de souffrance, de désespoir ou de nostalgie se mue en un cri de libération : le corps libéré devient le symbole de la conscience libérée. C’est au cœur de ces longues nuits que vont émerger une musique du souvenir, de la trace, de la mémoire de nos racines plurielles.

Que conclure sinon que le marronnage est consubstantiel à l’esclavage, que les esclaves ont tous étaient des marrons, chacun à sa manière évidemment, et qu’ils sont les principaux acteurs de leur libération. Voilà l’héritage laissé par les esclaves, un héritage du refus de l’oppression.

Reynolds Michel

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