Un vestige de la société esclavagiste est en train de tomber
11 juin, parCourrier des lecteurs
6 février 2006

"J’ai fait un rêve, le président était mort. J’allais à son enterrement ; partout les personnes se pressaient avec des fleurs. Il y avait beaucoup d’enfants. Tout le monde pleurait".
C’est en ces termes qu’une de mes patientes, une femme d’une quarantaine d’années, d’origine afro-malgache, “une cafrine” des hauts, m’évoque le malaise qu’elle ressent, une sorte d’angoisse diffuse, une douleur intérieure. Pourtant elle a toutes les raisons d’être heureuse. Cette femme qui vit difficilement sur un mode marginal, vient de se voir reconfier la garde de ses enfants qui lui avait été retirée par la DASS pendant plusieurs années. Elle retrouve enfin sa famille et son rôle de mère. Ses deux filles d’ailleurs l’accompagnent car elles sont heureuses d’avoir retrouvé ainsi cette maman dont elles avaient été séparées pendant plusieurs années. Et voilà que ressurgit ce sentiment d’angoisse chez elle, chez cette femme souvent sujette à des attaques de “puissances” venue de l’ombre, telles qu’elle les évoque et les formalise sur le mode religieux.
Elle m’a dit d’une voix émue, "c’est parce que j’ai entendu le discours du président Chirac sur l’esclavage ; il a reconnu nos ancêtres".
Il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette évocation. Le discours présidentiel, le débat sur la reconnaissance pleine de l’esclavage comme crime contre l’humanité, l’organisation d’une commémoration nationale pourraient sembler l’affaire d’une élite, d’écrivains, de notables, venus des DOM TOM, d’intellectuels...
Ce qui vient d’être évoqué montre bien au contraire que cette parole venue d’en haut, a porté jusqu’au cœur de la population réunionnaise, "dans son Fonkèr", comme on dit. Et c’est dire l’importance de l’acte qui vient d’être promulgué.
Il y a quelque chose d’exemplaire dans cette anecdote clinique : une parole venue d’ailleurs à travers un écran de télévision. Cette parole déclenche une émotion et met en branle dans l’inconscient de cette patiente tout un processus. Ce processus va déclencher pendant le sommeil le travail du rêve. Le rêve c’est un peu pour chacun le soleil dans la nuit qui vient exorciser tensions et angoisses.
La mort du président dans ce rêve c’est aussi sans doute l’évocation des obsèques de ces grands hommes qui ont fait l’histoire comme Sarda, Schœlcher et bien d’autres morts symboliques. Cette procession est aussi célébration, hommage à ceux qui ont su briser les chaînes, qui ont souffert et ont été déportés dans une grande union fraternelle et civile.
Rien de surprenant à ce que moment privilégié ne laisse ensuite après le réveil une nostalgie, une émotion qui s’attarde dans le corps et dans l’âme et qui accable le sujet pour faire persévérer en lui-même ce moment, un moment de bonheur ou de joie douloureuse.
Jean-François Reverzy
Courrier des lecteurs
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