Di sak na pou di

Le racisme anti-noir et la « malédiction de Cham »

Reynolds Michel / 12 décembre 2019

« Il n’y a pas un seul pays au monde où des Africains ou des gens d’origine africaine arrivent, peu importe par quels moyens, et sont accueillis au son des tambours et des trompettes. Partout où ils font leur apparition, ils sont les plus exposés à toutes sortes d’entraves, à l’incarcération et à la déportation », écrit le philosophe Achille Mbembe (Libération/idées, 14/11/2019).

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En lisant ce texte, j’ai pensé à « la traite des Noirs », au « Code noir » et surtout au récit biblique connu sous le titre de la « malédiction de Cham », tiré de l’histoire de Noé et de ses fils, tout en questionnant sa “réception”. Comment, à partir de cette légendaire histoire de Noé relatée au chapitre 9 du livre de la Genèse (v. 18-27), a-t-on pu inventer l’histoire de l’infériorité des Noirs, fondée sur la couleur de leur peau ? Comment des Européens ont pu statuer, à un moment de l’histoire, que seuls les Noirs pouvaient être asservis ? Comment les missionnaires et fondateurs d’ordre religieux ont ils pu sans sourciller véhiculer ce mythe en évoquant sans cesse le sort de ces malheureux enfants de Cham ?

De l’esclavage domestique à la traite des Noirs

Élément majeur de la vie productive, l’esclavage antique est aveugle à la couleur de la peau. À Athènes, au IVe siècle avant J.-C, les esclaves, constituaient près de la moitié de la population. Dans cet océan de servitude blanche, très peu de taches noires, écrit Hubert Deschamps dans son Histoire de la Traite des noirs (Fayard, 1971, p.9). Pas de racisme, semble-t-il. La couleur noire n’est pas accablée de mépris, bien au contraire. Le Cantique des cantiques – livre de la Bible – célèbre la beauté de la Sulamite, la Noire aimée du roi Salomon (Ct, 1,5). Néanmoins, l’esclavage a toujours été une institution fondée sur la violence, un instrument essentiel de l’infériorisation d’une partie de l’humanité. « L’utilité des animaux domestiques et celle des esclaves, dit Aristote, est à peu près la même : ils nous aident par leur force corporelle, à satisfaire les besoins de l’existence » (cité par H. Deschamps, supra). C’est l’invention de « l’homme cheptel ». Rien d’étonnant à ce que ce grand philosophe grec fut le premier à conseiller de préférer les non-grecs comme esclaves. « De naissance, certains sont destinés à la sujétion, d’autres non » (Politique, livre 1,2, 4 et 6). Le mépris de l’esclave n’est pas loin !

Pour l’édification de grandes Cités antiques, on alla chercher de plus en plus loin la main-d’œuvre servile et en nombre de plus en plus important. Et ce, par tous les moyens : guerres de conquête, razzias, répression de révoltes, etc. C’est ainsi que naquit la traite ‒ ne pas confondre avec l’esclavage, même si les deux phénomènes sont intrinsèquement liés ‒ et la traite des Noirs en particulier. ». Les Romains, probablement inspirés par les Phéniciens et les Cartaginois, furent les grands précurseurs de ce trafic, notamment des Noirs ‒ trafic que l’on n’ose pas encore qualifier de traite. Les vastes guerres de conquête romaine entraînèrent en effet la réduction en servitude des populations entières tout autour du bassin méditerranéen. De ce fait un grand nombre de captifs noirs arrivèrent à Rome. L’image du Noir en prend un sacré coup. Au III e siècle de notre ère, le géographe C. Julius Solinus traitait les Noirs d’Afrique de « bâtards entre les bâtards » (Cité par Catherine Coquery-Vidrovitch, 2003).
Avec l’expansion de l’islam à partir du VIIe siècle et la constitution d’une vaste entité territoriale musulmane, un besoin considérable en main-d’œuvre servile, en principe réservé aux non-musulmans, se faisait sentir. De ce fait, un trafic d’esclaves en direction de l’Afrique noire s’organisa sur une très grande échelle, entraînant une image de plus en plus dégradée de ce peuple. Pour légitimer ce trafic transsaharien et la mise en servitude des captifs noirs, les érudits musulmans firent appel au mythe biblique de la malédiction de Cham (le Coran ne l’évoque que de manière allusive) en désignant ce dernier comme l’ancêtre du peuple noir.
De quoi s’agit-il exactement ?

Le mythe biblique de Cham et les Africains

Cette histoire de ladite malédiction de Cham est tirée de la légendaire histoire de l’ivresse de Noé (Genèse 9, 18-27), comme je l’ai souligné en introduction. Elle rapporte comment, quelque temps après l’épreuve du Déluge, Noé est surpris par l’un de ses fils, Cham, ivre et dans le plus simple appareil. À son réveil, apprenant ce qui s’était passé, Noé maudit Cham en la personne de son fils, Canaan, le condamnant, lui et sa descendance, à demeurer esclaves : « Maudit soit Canaan ! Qu’il soit pour ses frères, le dernier des esclaves ! » (Genèse 9, 25). Une malédiction encore redoublée par la bénédiction que le vieux patriarche accorda successivement à Sem et à Japhet, les deux autres frères de Cham, et une malédiction asservissant Canaan à chacun d’eux (Genèse 9, 26-27). Le chapitre suivant (chapitre X) dit ensuite comment Noé a réparti les nations de la Terre entre ses trois fils (Sem, Cham et Japhet).

C’est à partir de ces quelques versets ténus ‒ qui contiennent la fameuse malédiction ‒ que l’idée fixe d’une justification religieuse de la nature servile des Noirs africains est née, et ensuite utilisée dans le monde musulman et le monde chrétien pour justifier l’injustifiable : la traite des Noirs… Nous connaissons les conséquences dramatiques pour nos frères et sœurs africain(e).s. Comment cela a-t-il été possible, d’autant plus que, nulle part dans le récit de cette malédiction de Canaan (et non de Cham), il n’est question de la couleur de peau ? Nulle mention, en effet, de la couleur de peau des fils et petits-fils de Noé dans ce chapitre de la Genèse. D’où vient l’interprétation erronée de ces versets ?

Des spéculations racialistes

Parmi les grands penseurs chrétiens des premiers siècles (les Pères de l’Église) qui spéculent sur ce récit, Origène (185-253), figure dominante de la théologie chrétienne avec Saint Augustin, est le premier à noircir Cham, bien que la noirceur qui l’intéresse n’épargne personne, comme le précise François de Medeiros (1985). Prenant la suite, les Rabbins, entre la fin du IIIe siècle et le début du IV e siècle, vont broder abondamment sur ce récit en liant le comportement de Cham à la couleur de sa peau. Les sources rabbiniques de cette période suggèrent que Cham se rendit coupables de divers actes de mauvaise conduite ‒ l’un de ses fils, Koush, aurait été conçu durant le déluge, alors que les relations sexuelles dans l’Arche étaient proscrites. Comme punition Cham et Koush ont eu la peau noire. La littérature islamique, en contradiction avec le Coran, emboîtera le pas en véhiculant les préjugés racistes sur l’offense de Cham pour justifier la traite des Noirs…

Dans l’Europe chrétienne, c’est à partir de la seconde moitié du XVII e que ce récit de ladite malédiction de Cham est utilisée plus fréquemment contre les Noirs, et ce de plus en plus massivement. L’idée que les Noirs d’Afrique sont les descendants maudits de la lignée de Cham en vue de justifier leur esclavage prendra de l’ampleur et trouvera un écho un peu partout au fur et à mesure que le phénomène de la traite des Noirs s’amplifiera aux XVIII e et XIX e siècles. Cette idée devenue quasiment un dogme se retrouve dans un nombre de textes importants de l’époque coloniale (de. Maurile de Saint Michel en 1652, de Moreau de Chambonneau en 1674, de J.B. du Tertre, en 1667, de Bellon de Saint-Quentin en 1764, etc.). Les missionnaires de l’époque en parlent abondamment sans jamais la remettre en cause. « Ce qui est certain, écrit Alphonse Quenum, c’est que l’opinion faisant des Noirs les malheureux fils de Cham était si profondément acquise que les grands fondateurs d’ordre, dont on ne peut soupçonner la bonne foi, l’utilisaient au XIX e siècle comme raison de leur commisération pastorale sans paraître se poser les questions d’exégèse et de théologie que cette malédiction imposait à la doctrine d’un salut universel » (A. Quenum, 1993, p. 35).

L’interprétation spécieuse de ce récit légendaire (Genèse 9,18-27), ce non-sens biblique, aura la vie dure. Elle servira à justifier l’apartheid en Afrique du Sud. Elle est aujourd’hui heureusement décrédibilisée par l’exégèse scientifique de la Bible et tombée en désuétude. Il faut en finir avec les spéculations haineuses et le racisme. Ecoutons Achille Mbembe : « Nous devons, en ce siècle, mettre un terme à cette horrible pratique qui aura confiné les Africains à ne jamais se déplacer que dans des chaînes. Il faut désenchaîner les corps noirs, arrêter de les souiller, et ouvrir, pour nous-mêmes, une nouvelle page de notre longue lutte pour l’affranchissement et la dignité ».

Reynolds Michel

Sources :
COGUERY-VIDROVITCH, Le postulat de la supériorité blanche et de l’infériorité noire, In FERRO Marc (dir), Le livre noire du colonialisme, Robert Laffont, 2003
QUENUM Alphonse, Les Églises chrétiennes et la traite atlantique du XV e Siècle au XIX e siècle, Kartala, 1993.
MBEMBE Achlle, Peut-on être étranger chez soi, Libération/Idées, 14/11/2019
MEDEIROS François, L’Occident et l’Afrique (XIII - XV Siècle, Kartala/c.r.a., 1985