Di sak na pou di

Le rêve, la face immatérielle du vivant (par excellence !)

Frédéric Paulus / 30 mai 2018

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Ce courrier fait écho à la publication d’un ouvrage de Jean-Jouis Dessalles, Cédric Gaucherel et Pierre-Henri Gouyon [1] intitulé « Le fil de la vie, la face immatérielle du vivant » (2016). Les auteurs ambitionnent de ré-envisager le vivant sous un angle radicalement novateur en mettant en évidence « la face cachée immatérielle du vivant ». Nous regrettons que les trois auteurs aient oublié le rêve. Nous leur suggérons d’en tenir compte et, se faisant, nous leur donnons raison. Nous saluons comme une grande nouveauté que des chercheurs aussi éloignés des sciences humaines et a fortiori de l’approche des rêves - nous comprenons d’autant mieux que ces derniers aient été oubliés - franchissent le pas d’un matérialisme trop « limitatif » sur le plan de la complexité du vivant.

Pour illustrer le phénomène d’interférence immatérielle du vivant, ils ne manqueront pas d’évoquer la découverte visuelle de l’expression de la force de gravitation chère à Newton qui se révéla à partir de sa perception (visuelle) d’une pomme chutant devant lui.

Concernant le monde animal, les auteurs s’étonnent de la fiabilité de la danse des abeilles pour guider leur colonie à la recherche de fleurs à butiner. Pareillement pour les fourmis, bien que la réalité de leur communication dans sa complexité ne soit pas encore élucidée au-delà des repères olfactifs liés aux phéromones : observées de près, on les voit se toucher les antennes et une impression d’échange d’informations s’opère. La communication entre les plantes, pourtant très communicantes à distance, est seulement évoquée. L’ouvrage nous invite à comprendre l’humain à partir des animaux, mais n’adopte pas la démarche encyclopédique de dresser un tableau exhaustif de la communication immatérielle du vivant dans les règnes végétal et animal.
Les auteurs dressent également un tableau particulièrement scrutateur de la notion d’information en évoquant celle contenue dans l’ADN tout en mentionnant le risque de « transgression » du code initial en fonction du contexte. Ils sont amenés à évoquer la critique qu’aura présenté le biologiste de l’évolution Richard Lewontin dans « La Triple Hélice » (2003), en lui donnant raison. L’ARN (messager) supposé transférer la séquence des acides aminés de la protéine issue de l’ADN ne correspond pas exactement à la séquence du gène qui la code. « L’explication est la suivante : l’ARNm subit des transformations, appelées épissage et édition, qui modifient le message qu’il porte. Il ne s’agit plus d’une simple transcription, mais d’une véritable interprétation du message génétique », p. 60.

Un thème est inévitablement abordé, qui se présente de nos jours comme incontournable, celui de l’émergence. « Homo sapiens est un spécialiste de l’information avec l’apparition émergente du langage ». Et ses paroles créent du sens. Nous nous sommes déjà prononcés à la fois sur ses prouesses dans le transfert de l’information, sur les abus de parole et l’usage qu’en aura fait sapiens au-delà de transmettre des informations. Il accède également au mensonge et à la recherche de la domination au détriment progressivement de sa force musculaire (Norbert Elias) ; Et ce, au profit d’un avantage de persuasions idéologiques. Inutile de nous étendre.

Avec ce qui a été nommé « rêve » on trouverait de nouveaux arguments qui transforment une perception (visuelle) en une émergence onirique (un flash imagé) ; ou un scénario plus agencé qui dégage du sens analogiquement et symboliquement, en fonction de la vie quotidienne du rêveur et de sa personnalité anticipant quelque fois la réalité. Le processus neuronal mobilisé est enactif (terme avancé par le neurobiologiste Francisco Varela) pour créer de toutes pièces immatérielles un message informatif. Pour illustrer ce phénomène télé-sémantique, je présente un rêve qui « s’enacta » en images la veille d’une conférence que je devais donner pour présenter mes travaux largement influencés par le psychanalyste Carl Gustav Jung auprès d’une assistance supposée réunir majoritairement des psychologues et des psychiatres d’orientation freudienne ou lacanienne. Je fis le rêve suivant. Je me trouvais sur la route littorale. Advint un éboulis soutenu, j’évitais les pierres tel un skieur de slalom les piquets de chaque porte. A mon réveil j’interprétais instantanément le message : « Tu vas recevoir des critiques et aucune ne te touchera. »
Un autre rêve peut être ici évoqué, celui présenté par Jung à propos d’une analysante qui se remettait difficilement d’une enfance, d’une adolescente et surtout d’échecs sentimentaux éprouvants. Il est exposé dans un de ses ouvrages « Psychologie de l’inconscient ». « La rêveuse est sur le point de franchir un large ruisseau. Il n’y a pas de pont. Mais elle trouve un endroit où elle peut traverser. Comme justement elle est en grain de le faire, une grosse écrevisse, cachée dans l’eau, la saisit au pied et ne la lâche plus. Elle se réveille angoissée ».

Il s’avère qu’un cancer fatal se déclara chez cette analysante quelque temps après ce rêve. Jung aborde la question de la régression psychologique et de l’empêchement de s’individuer (des difficultés à devenir soi) signifiés informativement en rêve. Ceci impliquerait la présence qu’un « guide intérieur inconscient » mettrait en image(s) des potentialités en attente d’activation signalées par le rêve, dans mon exemple. Dans le cas de cette patiente, cela se traduirait par une mise en image de faiblesses accumulées symbolisées par une écrevisse transmettant l’idée (pessimiste) d’une défaillance de la (ré)émergence de l’instinct de vie. La déduction plausible qui vient est la suivante : le guide intérieur aurait une « connaissance » inconsciente de forces et de faiblesses psychiques potentiellement disponibles, ou non disponibles, se manifestant dans des scénarios oniriques. Le « rêve » créerait non seulement de l’information, mais de plus divulguerait à la conscience une face cachée du rêveur à condition que celui-ci tienne compte de cette capacité qu’aurait conservé le cerveau de produire des images pouvant anticiper la réalité et toujours concomitamment du point de vue de l’évolution (darwinienne) à la lente apparition des yeux. Quelle que soit l’attitude de la culture ou de la personne qui rêve, le rêve continue son « destin », celui de produire de l’information immatérielle imagée.

Frédéric Paulus, directeur du CEVOI (Centre d’Etudes du Vivant de l’Océan Indien), île de La Réunion

[1Les auteurs : Jean-Louis Dessalles maître de conférences à l’Université Paris-Saclay, Cédric Gaucherel chargé de recherche à l’INRA et Pierre-Henri Gouyon, Professeur au Muséum d’Histoire Naturelle.