Di sak na pou di

Le rond-point des Azalées, gestation d’un laboratoire de changement social…

Arnold Jaccoud / 24 juillet 2020

Pendant des semaines, au temps du confinement, beaucoup d’entre nous ont rêvé du monde d’après. Il paraissait désormais à notre portée. On observait de tous côtés, sans véritable étonnement, et pour la plupart d’entre nous avec bonheur, que la planète entière recommençait à revivre lorsque l’emprise humaine diminuait. Partout l’air et les eaux se purifiaient. L’environnement naturel, l’atmosphère terrestre, ses forêts et ses animaux en tiraient un profit incomparable.

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On allait remettre en cause les activités polluantes et toxiques… On allait éliminer ces modèles sociétaux qui oppriment les peuples : le libéralisme politique, le capitalisme sauvage et leurs partisans. On allait relocaliser les productions essentielles… On allait bannir le consumérisme sans freins qui asphyxie la vie en elle-même, celle de la nature et des hommes, et qui provoque chaque jour un peu plus la pollution, le réchauffement climatique et la destruction des espaces naturels, qui mène le monde à un point de rupture redouté. On allait créer le nouveau paradigme du développement humain, refondre nos valeurs, réinventer une santé naturelle, cesser d’épuiser les ressources terrestres, renoncer aux voyages aériens en classe business, fixer enfin les limites de la croissance économique… Enfin, bref : On allait voir ce qu’on allait voir…

Et puis pour fêter cette détermination encourageante, le troupeau s’est engagé joyeusement, un peu partout sur l’île, en direction des drive-in de McDonald’s !

La solidarité et l’intelligence en bande organisée…

On peut espérer longtemps la conjonction du rêve avec ses réalisations concrètes. Alors comme beaucoup, j’ai cherché à quoi accrocher ma part d’espérance d’un changement post covid-19.

Mais les réalités humaines ne se remodèlent pas si aisément. Nos préjugés nous tiennent souvent lieu de connaissance. Nos perceptions limitées et subjectives tout autant. Il faut absolument que les informations glanées ici ou là viennent confirmer ce que nous croyons déjà savoir… sinon nous les envoyons balader… Nous sommes hantés par le besoin anxieux d’une consonance cognitive. Bref. On parlait depuis plus d’un an de ce restant de gilets jaunes squattant illégalement le rond-point des Azalées sur la N3 du Tampon. « C’est quoi ces cinglés, marginaux, drogués, gilets délavés, hors-la-loi, réfractaires, paumés, cambrioleurs des poubelles dans lesquelles les surfaces commerciales jettent leurs produits périmés… ? Et sales de surcroit, bien sûr ? » Il y a ce que l’on dit des gens. Ce que l’on colporte volontiers sur eux. Et il y a ce qu’ils sont. Je suis donc allé voir ce qu’étaient ces asociaux avérés.

Et je suis entré dans ce qui m’est apparu, avec toutes les nuances qui conviennent à l’esprit de notre époque, comme un véritable laboratoire de changement social. Il faut en parler au présent !

Flash back inattendu d’un temps où Camus était notre porte voix « Chaque génération reçoit sa patrie. Et nous savons qu’elle la perd si elle ne la refait à son tour… » Là, autour de moi, 130 témoins engagés, lanceurs d’alerte et militants de toutes générations et de tout statut social, surtout des jeunes, élaborent dans le concret un avenir vivable, un monde-patrie renouvelé, au cours d’ateliers de travail ou de « ron kozé » hebdomadaires, menés dans un respect réciproque exemplaire, en dépit de toutes les divergences qui pourraient survenir… Ils sont engagés personnellement, poussés par des convictions profondément ancrées, ou ils proviennent de mouvements, pour certains implantés depuis des années dans le département, ils sont femmes (très présentes) et hommes, toutes et tous Réunionnais de souche ou de cœur.

Ils font ce qu’ils disent ! Ceux qui demeurent sur place cultivent en partie ce qu’ils mangent, ils nettoient et entretiennent une vraie propreté sur ce territoire exigu, il débattent des questions de société, ils aménagent, clouent et vissent le mobilier de leur confort rudimentaire, ils fabriquent leur électricité avec des panneaux solaires, ils distribuent nourriture et vêtements aux démunis du Tampon, ils échangent de façon ouverte et empathique avec un voisinage dont la méfiance diminue de jour en jour, ils tentent d’incarner une modèle de vie alternatif, bien sûr imparfait et sans doute incertain, ils accueillent l’étranger. Je craignais un peu d’affronter des marginaux, des asociaux, des inadaptés… J’ai rencontré des pionniers du changement à construire, dont l’énergie,

le dynamisme, l’ouverture d’esprit, l’intelligence individuelle et collective, l’esprit de justice et d’équité, les compétences professionnelles, techniques et sociales emportent ma conviction.

… et en association de bienfaiteurs…

Dans le cadre d’un week-end de « convergence des engagements », j’ai participé momentanément à des ateliers de travail qui m’ont impressionné par leur ambition et leur sérieux responsabilisateur. Je ne cite ici que quelques axes dont les interactions me semblent fructueuses :

• L’engagement pour une éducation épanouissante : un enseignement qui n’est pas voué exclusivement à la formation de bons producteurs et de dociles consommateurs - avec la référence à des modèles éducatifs anciens (!) qui incitent à une réflexion novatrice. Parmi eux : Freinet – Rogers – Neil – Illich – Montessori – Krishnamurti…

• La santé et l’environnement : un secteur d’engagement gigantesque et vital, qui comprend la production alimentaire et énergétique, le respect de la terre et de la biodiversité, la lutte réelle anti-gaspillage, la préservation active du climat et de l’environnement proprement dit.

• La justice et la solidarité : une lutte toujours renouvelée contre les malfaiteurs soi-disant respectables et installés ici dans nos institutions dirigeantes - la dénonciation permanente des inégalités sociales et les irrégularités de l’accès aux droits pour tous.

• L’économie et la démocratie : la vie chère - la réhabilitation de la production locale - les politiques sociales et la dépendance - les répressions anti-démocratiques - la lutte anticolonialiste - vivre et travailler au pays.

• L’identité - le patrimoine - la culture : l’Histoire et l’étouffement terrible, continu et encore actuel de la mémoire des colonisés par la parole dominante - la sauvegarde et la mise en valeur de notre patrimoine culturel, architectural, immatériel - la mobilité et le retour des Réunionnais au pays - les droits des artisans - l’accès à la culture.

• Il faut également mentionner les ateliers sur la 5G et sur la gestion de la crise Covid-19.

J’ai accueilli des prises de paroles saisissantes sur ces thématiques que l’on voudrait croire enterrées au nom de la mondialisation et qui, depuis près de quarante années que je suis à La Réunion ré-émergent de façon invariablement récurrente. Par exemple, la problématique d’un racisme plus ou moins inconscient, matrice “systémique” des rapports sociaux sur la planète, aussi bien qu’entre notre île et sa métropole. Et sa manifestation la plus tranchante, à côté de laquelle on ne peut plus passer, celle de la réparation des graves préjudices causés par la Traite et l’esclavage servile. Ou encore la question maltraitée de la langue créole, que l’on oppose de façon erronée aux langues internationales, en feignant d’oublier que la langue “maternelle” est le marqueur identitaire et social fondamental des peuples. Vouloir masquer les scories sous le tapis ne fait décidément que perpétuer leur existence… même en misouk. Et à ce que j’observe, la mise en cause de l’européocentrisme traverse les générations de part en part de façon immuable.

Assurément, on n’est nullement obligé d’être en accord avec toutes les prises de positions que supposent ces problématiques, mais je ne peux me retenir de souhaiter deux bouleversements :

1 • Que la partie immensément saine de la Réunion, avec ses élus et ses encadrants institutionnels, et elle existe, appuie les démarches novatrices de ces laboratoires sociaux, en quête de paradigmes alternatifs à notre survie et à notre développement collectifs, pour autant qu’on leur reconnaisse les exigences et l’honnêteté que je découvre aux Azalées.
2 • Et que, se mobilisant dans une authentique dynamique d’autonomie de pensée et de décision, elle se débarrasse sans regrets de sa frange de pseudo-élites corrompues, de ses lobbys accapareurs, des pans problématiques d’un système judiciaires trop ouvent partisan, acheté et altéré par le jeu de réseaux plus ou moins occultes tout puissants, de cette fraction scandaleuse de notables faussaires et profiteurs, de ses réseaux de propagande manipulateurs et infantilisants… entre autre. Parce que ceux-là, hélas, même en nombre restreint, existent aussi.

J’espère pouvoir revenir ultérieurement sur les projets d’actions alternatives que déploient ces prometteuses « convergences des engagements » autour du rond-point, avec, pour en mentionner quelques-uns, les Révoltés du 974, le Mouvman ban dalon et son conseil, « L’Eko la ravine » le « journal kreolutionnaire », le répertoire des mouvements alternatifs d’Alternatiba et bien d’autres encore.

Arnold Jaccoud



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  • Faut avoir du temps, de la volonté pour tout lire et surtout comprendre, pour pouvoir donner son avis sur tout ce commentaire. Je comprends et partage ce constat. Pour l’avenir, avec ces nouveaux élus et ceux qui suivront les années prochaines, espérons que notre futur soit meilleur, surtout pour les jeunes qui viennent de finir leurs études plus ou moins longues : CAP,BEP, Bac Pro, BTS, DUT, Licence, Master, diplôme d’ingénieur ou autre... Ce ne sera pas facile pour eux, déjà de trouver un stage, puis un emploi d’interimaire, ou mieux en CDD ou mieux encore en CDI. N’oublions pas que ce sont eux qui paienront les retraites, faut leur rappeler et leur singnaler qu’il faut aller voter ; rare occasion de donner son avis, faire son choix pour ceux, celles qui normalement se porte candidat pour améliorer la vie de la citée, nous représenter. J’aurais voulu savoir si les propositions suivantes sont elles aussi partagées, compatibles avec le long texte que je viens de lire. Superbe idée de mettre des avis. Les voici, en vrac : rendre l’île autonôme en énergie (grâce aux renouvelables comme la géothermie, le vent, le soleil, la force de la houle, tout cela local, gratuit et inépuisable, personne ne dit mieux), en fruits et légumes, bio et priorité. En remettant le transport ferré d’actualité, qu’il soit sous forme de tramway, train, aussi bien pour les personnes, que le fret, ce que le gouvernement va enfin faire, ici, la fameuse ligne "St Joseph-Ste Rose’, puis les téléphériques, les 5 prévus à St Denis, pour relier le centre-ville à la Montagne, Bois de Nèfles, le Brulé, la Bretagne, la Montagne, puis celui entre St Leu et Cilaos pour éviter le mal des transports routiers, la pollution, les micro particules cancérigènes pour nos poumons. Voilà, bon WE à zot tout, Arthur qui tousse encore en vélo, dont l’anagrame est, je vous le donne en mille, LOVE ! Fallait trouver.

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