Le sacrifice d’Abraham

2 janvier 2007

Nos frères musulmans de l’île s’apprêtent à célébrer l’Aïd el-Kébir, la grande fête, appelée aussi la fête du sacrifice, Aïd ul-Adha. En hommage au prophète Abraham, le père des croyants, qui accepta d’offrir son fils en sacrifice à Dieu, chaque famille musulmane est invitée à sacrifier un mouton. Joyeux Aïd el-Kébir à tous nos compatriotes musulmans.

Ce récit, avec un jeu de ressemblances et de différences, est présent dans les trois grandes traditions monothéistes. Dans le Coran, c’est en songe qu’Abraham se voit immoler son fils. Il raconte son rêve à son fils (« qu’en penses-tu » ?) qui s’offre sans hésiter (Coran, Sourate 37,102 107. La version biblique (Genèse 22) de ce récit fondateur est légèrement différente. Quoi qu’il en soit, l’interprétation traditionnelle est la même partout. Elle accrédite l’idée qu’il faut tout sacrifier à Dieu, même l’être le plus cher, le plus précieux. Abraham, n’écoutant que son dévouement et sa foi en Dieu, se dit prêt à sacrifier son fils pour Lui. Telle est l’interprétation dominante.

Cette interprétation appelle de nombreuses et douloureuses questions. Comment Dieu peut-il demander à Abraham de sacrifier son « fils, son unique, celui qu’il aime » en vue simplement d’éprouver sa foi ? Pour mettre Abraham à l’épreuve, Dieu ne pouvait-il pas exiger autre chose ? Que faut-il penser d’un tel Dieu ? Et que faut-il penser d’Abraham se prêtant à un infanticide pour obéir à Dieu ? N’enfreint-il l’ordre formel de ne pas commettre de meurtre (le sixième commandement - Exode 20,13), opposant ainsi Dieu à Dieu ?

Que le récit finisse bien - le sacrifice humain est annulé au profit de l’holocauste du bélier - ne change rien à l’affaire. L’ordre est donné et Abraham est prêt à obéir au prix de vie de son fils. Bref, ce récit est difficile à entendre, à moins qu’Abraham ait mal compris l’ordre divin. Selon une ancienne tradition, suivie par la psychanalyste Marie Balmary (1), Dieu ne demande pas « d’immoler » et de « sacrifier » - comme le comprend Abraham - mais de le « faire monter » (signification littérale du verbe hébreux), c’est-à-dire de l’élever vers le ciel, de le consacrer à Dieu. Du coup, le sens du récit s’éclaire : Dieu n’est pas un Dieu meurtrier, mais le Dieu qui sauve.

Pour Ibn Arabi, grand mystique musulman, c’est en fait un bélier qui est apparu sous le trait de son fils. Selon certains soufis, l’épreuve d’Abraham consiste à donner un sens à la vision, qui n’est pas d’immoler matériellement son fils mais de le consacrer à Dieu.

L’interprétation psychanalytique avance l’idée que ce récit présente un Dieu qui, pour faire comprendre à Abraham qu’il fait erreur sur la volonté divine, se comporte avec lui comme un thérapeute. Si, dans un premier temps, Dieu accepte d’être pris pour un Dieu idole, c’est pour mieux se révéler comme un Dieu libérateur. Car, en arrêtant le sacrifice, Il libère Abraham à la fois de la possession par un Dieu idole et de la possession de son fils. La « ligature d’Isaac » - titre donné par la tradition juive à ce récit - renvoie d’ailleurs aux liens excessifs qui relient le fils à son père. Abraham est appelé à assumer pleinement sa paternité « en coupant le cordon » avec son fils et à se libérer d’un Dieu idole.

Cette relecture du sacrifice d’Abraham par la psychanalyse est, nous semble-t-il, d’une certaine pertinence. À vous d’en juger.

Reynolds Michel

(1) Marie Balmary, Le sacrifice interdit, Freud et la Bible, Paris, 1998, Livre de poche


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