Le Téléthon : la maladie dont il faut guérir

11 décembre 2007

Le Téléthon nous vient de la mode de la charité des années 80-90 où, avec l’Abbé Pierre, nous étions invités à faire pénitence autour de nouvelles causes à défendre. Avant, nous étions pour le Che, l’autonomie, la départementalisation ou l’égalité sociale. Maintenant, nous sommes des hommes et de femmes de cœur. Le cœur avait ses raisons. Il a maintenant ses restos, ses émissions de télévision, ses associations, son marketing. Le cœur est partout.
La charité s’est transformée en un business avec obligation de résultats : nous devons en 2007 faire mieux qu’en 2006. Le Téléthon est devenue une de nos urgences sociales. Le monde peut bouger, la charité ne se démode pas. Elle est de plus en plus partagée. L’économie libérale s’y est mise pour se refaire une virginité dans l’humanitaire. Elle aide des œuvres caritatives. Ses banques créent des associations de soutien. Elle pratique la solidarité “obligée” : en achetant un yaourt ou tout autre produit, une part des bénéfices est reversée à une œuvre charitable. C’est le marketing social : on sponsorise une bonne cause pour se mettre bien avec les consommateurs.
Cette vogue de la charité n’a pas que de mauvais côtés. Lorsque les inégalités restent fortes, quand on recense en grand nombre chômeurs, demandeurs de logements sociaux ou illettrés, il est préférable d’entendre ce genre d’appels plutôt que des discours de rejet ou de culpabilisation des pauvres.
Il ne faut pas, pour autant, se pâmer d’admiration devant ce “magnifique élan de solidarité”. La charité n’est qu’un pis-aller, un réflexe minimal devant l’urgence. En faire le remède pour nous guérir des horreurs de notre temps est bêtifiant et, à terme, terrifiant.
Car, le Téléthon met à nu les maladies de notre société.
L’univers de la consommation a atteint un tel stade de développement qu’il permet de combattre la famine, les maladies génétiques en restant chez nous. Notre nouveau mode de vie nous pousse à nous refermer sur nous-mêmes. Nous vivons dans un “bunker” : notre case. C’est à partir de ce bunker que nous téléphonons le montant de nos dons ou pour libeller notre chèque. Pour faire preuve de générosité, nous n’avons plus besoin de mettre le nez dehors : la charité vient à nous.
N’hésitons pas à donner. Cela servira à des gens qui en ont besoin. Mais ne nous laissons pas transformer en héros de la solidarité. Nous ne devenons des justes parce que nous avons versé 20, 30 euros ! Notre société réussit ce tour de force de faire de nous des champions ou des surhommes pour pas grand-chose.
Cette charité télévisuelle parle du cœur comme d’autres parlent du nez. A force de parler du cœur, elle finit en effet par ne plus rien dire. Avec elle, nous sommes tous pour la solidarité ; les riches, les pauvres, RFO, Jacqueline Farreyrol, Jackson Richardson et même le Conseil général pourtant, par ailleurs, défaillant dans sa politique sociale ! Quand tout le monde pousse dans le même sens, cela peut paraître réconfortant. Mais, répéter des lieux communs finit par nous éviter de réfléchir, d’avoir des idées. La charité organisée noie l’esprit critique sous un océan des bons sentiments. Quand le monde de l’entreprise et l’univers télévisuel se saisissent de la solidarité, ils ne peuvent qu’enfoncer des portes ouvertes. Ils ne peuvent que défendre des causes qui font consensus. Avez-vous vu un Téléthon contre l’alcoolisme, le chômage ou pour lutter contre les violences faites aux femmes ? Les âmes charitables ont besoin de discours compatissants, aseptisés. Le chômage, les violences contre les femmes, c’est affreux. La maladie génétique, c’est du malheur, des larmes et la main sur le porte-monnaie. Nous sommes en plein mélodrame, à un moment où nous vivons de “reality shows” ?
Le Téléthon gomme tout, y compris les solidarités héritées de nos ancêtres qui deviennent des valeurs désuètes et sans avenir. Le Téléthon rend borné, sinon sectaire : l’organisation qui récolte l’essentiel de la générosité réunionnaise ne veut pas partager avec d’autres causes peut être plus urgentes. Touche pas à ce qui est à nous, disent-ils. Nous prenons le maximum de pognon, mais nous ne partageons pas : ce discours est celui d’une société où la compétition est le maître mot. Il est l’antithèse du discours de la générosité.

Jean-Marc Sauvignon


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