Di sak na pou di

Les cellules gliales vont-elles révolutionner les neurosciences ?

Frédéric Paulus / 12 mars 2018

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Oui, si l’on se réfère aux Professeurs Yves Agid (neurologue) et Pierre Magistretti (médecin également et neuroscientifique) auteurs d’un essai : « L’homme glial », (2018), (titre certainement provocateur pour compléter « l’homme neuronal » de Jean-Pierre Changeux, 1983). Une révolution est annoncée (sous-titre du livre). Cet ouvrage de 199 pages devrait questionner fondamentalement la communauté des neuroscientifiques qui pensait pouvoir circonscrire la complexité du cerveau aux seuls neurones et à leurs médiateurs en visualisant les aires cérébrales in vivo… En termes de nombre, on compterait 85 milliards de neurones pour 100 milliards de cellules gliales. Ces dernières auraient été assimilées à des tâches « besogneuses » de maintenance des neurones, inaperçues car ne produisant pas d’électricité.

En 2005, Yves Agid, libéré de tâches administratives au sein de son laboratoire à la Salpêtrière, réalise que « les cellules gliales, constituant la moitié du cerveau devraient avoir leur rôle dans la genèse des comportements et de la pensée ». Le présent ouvrage fournit des arguments sur ce thème.

Pierre Magistretti, après ses études de médecine de l’Université de Genève, en 1979, ambitionne d’approfondir sa formation aux USA. C’est là qu’il découvre (au MIT) que le glycogène est présent seulement dans un type de cellule gliale : l’astrocyte. « C’est donc bien le hasard et l’ignorance qui m’ont fait découvrir que cette glue n’était pas si inerte et qu’il fallait la prendre en considération dans l’étude du fonctionnement du cerveau », dit-il.

Il faut préciser qu’il existe trois types de cellules gliales : 1) les astrocytes, 2) la microglie, proche des cellules sanguines) 3) les oligodendrocytes qui constituent la gaine de myéline qui entoure l’axone des neurones. Dans cet ouvrage, seules les fonctions des astrocytes sont explorées faute de données concernant les deux autres types. Avant d’aborder leurs fonctions ces auteurs énumèrent des pré-requis pour comprendre l’ensemble : 1) Le développement du système nerveux résulte d’un long développement phylogénétique. 2) Le cerveau postérieur perçoit et le cerveau antérieur agit. 3) La disposition en territoires nerveux spécifiques qui gèrent les trois grandes modalités de l’activité humaine : la motricité, l’intellect, les affects. (Une note en annexe du livre permettra plus de précision).

D’emblée, les auteurs soulèvent une question qui devrait créer une interrogation fondamentale : « N’est-il pas curieux que le fonctionnement normal du cerveau, et son dysfonctionnement en cas de maladie, ne soient interprétés qu’en se fondant sur les propriétés des neurones alors que ceux-ci ne représentent qu’une partie, moins de la moitié, des cellules du cerveau ? », p. 17.

Après avoir rappelé succinctement ce que les découvertes autour du neurone auront apporté, les auteurs ont recours à une métaphore « parlante », celle du trajet d’un livreur qui traverserait Paris. En regardant Paris de plus haut l’on se demanderait : les communications s’accomplissent-elles en fonction des rues et des avenues (les neurones), où se réalisent-elles en fonction des maisons placées de part et d’autre des rues (les astrocytes) là où s’élabore la politique de la cité : - la pensée, les décisions, etc. ? « Les communications sont-elles une émanation des neurones conduites par les avenues ? ». Quelle que soit la subtilité des théories dominantes du code neuronal et empêchant de penser autrement le cerveau dans ses prouesses créatives, imaginaires et oniriques…, « les tentatives de leurs démonstrations neuronales restent modestes. « Dès lors, pourquoi ne pas évoquer une perspective non orthodoxe comme la contribution des cellules gliales ? »

Leur rôle, avons-nous écrit, est passé inaperçu parce qu’elles ne produisent pas de signaux électriques. Elles auront pu être identifiées grâce à la visualisation de marqueurs fluorescents activés par le calcium avec une grande précision. D’autres expérimentations montrent que « les neurones parlent aux astrocytes - et que - les astrocytes parlent aux neurones ». Le chapitre 4 intitulé « Le rôle des astrocytes dans les maladies neuropsychiatriques » interpellera sans nul doute mes confrères et collègues psychiatres.

Pour un psychothérapeute qui constate régulièrement que des patients sont malades à leur insu de leur habitus (leurs façons d’agir, de penser et d’être) et de leur mémoire du fait que celle-ci oublie mais qu’elle continue à exercer une influence, ce livre s’inscrit sur une voie nouvelle où la clinique devrait s’inviter auprès de chercheurs fondamentalistes. Le débat est fondamentalement ouvert.

Les bibliothèques et les libraires de l’île peuvent anticiper un engouement pour la lecture de cet ouvrage très accessible pour le citoyen.

Frédéric Paulus, CEVOI