Di sak na pou di

Les risques de fourvoiement dans l’interprétation des rêves

Frédéric Paulus / 13 novembre 2017

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Freud avec son ouvrage portant sur « L’interprétation des rêves », (1900), aura influencé notre imaginaire individuel et collectif sur plus d’un siècle. Devions-nous nous abstenir d’entreprendre une exploration archéologique et historique sur la culture et le passé du rêve, Freud s’en étant chargé ? Il suivit la démarche d’invalider les hypothèses et théories antérieures avant d’affirmer sa version interprétative et de l’imposer. Cela n’est nullement un reproche, car nous faisons de même sans volonté hégémonique en ce qui nous concerne, en faisant appel aux critiques et amendements. Notons ce qui devrait de nos jours changer avant toutes confrontations avec la clinique :

1) La fonction « rêver » est sélectionnée par l’évolution, elle est assimilée à un instinct téléo-imageant.

2) Le rêve s’exprime par images, sollicitant de nombreuses aires cérébrales produisant de l’information, une imagopoièse, sorte de créativité cérébrale par l’image informative et régulatrice. Il s’instaurerait, par projection, lors de l’étude d’une série de rêves, la production d’une mosaïque d’images, objets, paysages, animaux, personnages mettant en actes différents scénarios annonçant, par images motrices, une direction, un dynamisme nouveau qui se font et se refont chaque jour chez « le rêveur » impliquant sa personnalité.

3) Produire des images suivant la modalité de condensation renvoie à la notion d’économie ce qui est compatible avec la notion d’homéostasie élargie à l’image d’où le terme d’imagopoièse.

4) Conscience et inconscience, concomitamment aux deux hémisphères cérébraux, se partagent « le travail ». Il y aurait division des tâches dans cette production d’images.

5) Une intention de production de sens doit être postulée. Il est difficile d’accepter l’idée que le cerveau abritant 100 milliards de neurones puisse produire des « bizarreries » dépourvues de sens.

6) Dès lors la question de l’interprétation des images se pose. Nous affirmons que seul le dormeur peut aller à la rencontre du sens des images en tentant d’en extraire une signification par le ressenti et l’éprouvé investis de façon condensée par l’image. Supposons la présence d’un traducteur qui nous accompagnerait dans un pays dont nous ne maitrisons pas la langue, nous voici dépendant des capacités du traducteur en courant le risque de voir nos propos déformés.

7) La notion de valeur sensualiste de l’image se substitue à la notion de « qualia » des chercheurs anglo-saxons qui s’approchent avec beaucoup de circonspection du rêveur, leur « objet » d’étude, occultant de fait sa culture et son histoire considérées comme porteuses de la subjectivité du dormeur-rêveur.

8) Chaque individu porte intimement en lui son « habitus », c’est-à-dire, sa façon d’être, de penser et d’agir, qui interfère dans le rêver. Ce terme a été avancé par Wilhelm Reich et Pierre Bourdieu. Il est validé sur le plan des répercutions neurobiologiques par Jean-Pierre Changeux, (in La beauté dans le cerveau, 2016) qui est synonyme de stabilisations sélectives des synapses sur une grande échelle ontogénétique. Le sommeil par sa phase « REM » « bouscule » alors l’habitus en majorant la plasticité cérébrale et favorise le relâchement de l’emprise neuronale liée aux habitudes de vie.

9) La perspicacité d’une interprétation est ressentie par le rêveur d’autant plus qu’il en est l’auteur. Elle apparaît à sa conscience comme une irruption produisant une émotion qui peut se traduire par « eurêka », « c’est évident ! »… Cette découverte, ressentie comme fiable et provoquant une émotion considérée comme « un plus de vie » serait-elle sous-tendue par un « embrasement neuronal » tel que Stanislas Dehaene le constate lors de la prise de conscience avec la technologie IRMf, (voir Le code de la conscience, 2014) ? Il s’en suit très souvent un remaniement psychique. Celui-ci peut mobiliser des potentialités agissantes chez le rêveur contribuant à le désinhiber.

10) S’il y a accompagnement d’un thérapeute, celui-ci devrait intégrer et tester cette théorie en respectant le libre arbitre diligenté par l’inconscient de son analysant, le thérapeute étant un facilitateur, non un intervenant décisif. C’est l’inconscient de l’analysant qui est à l’œuvre, favorisant son individuation.

Frédéric Paulus, Cévoi