Di sak na pou di

Lettre d’une Guyanaise

Courrier des lecteurs de Témoignages / 5 avril 2017

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« Quelques éclaircissements sur ce qui se passe actuellement en Guyane département français qui est ‘‘un pays du tiers monde’’ ! Ce qui frappe, au sortir de l’aéroport, outre la végétation luxuriante et les arbres immenses, ce sont des routes et des rues dans un état pitoyable avec nombre de nids de poules, quelquefois d’autruches, et beaucoup de ralentisseurs et autres dos d’ânes qui nécessitent un gros effort d’attention du conducteur et secouent les passagers.

En arrivant à la capitale, Cayenne, quelle déception ! Routes tout aussi abîmées, et trottoirs défoncés ne nous laissent guère le loisir de lever le nez vers les friches, ruines, squats au cœur même du centre-ville. Ici et là quelques belles demeures coloniales restaurées… Le port et son quartier à l’abandon, des bidonvilles, des petits commerces qui ferment dès 18 heures par peur des cambriolages et autres incivilités et très peu de monde dans les rues à la tombée de la nuit.

Pour me rendre à collège REP+, comme tous les établissements scolaires de Guyane (si le titre y est, ainsi que la rémunération des professeurs, les moyens, eux n’y sont pas pour les élèves : classes nombreuses, manque de surveillants, chaleur dans les classes non climatisées…) en évitant les embouteillages du grand axe, je passais par ‘‘la piste Tarzan’’, zone de bidonvilles des faubourgs de Cayenne, envahie de détritus et de carcasses rouillées et de ses petits enfants jouant dans des cloaques.

Un certain nombre d’habitants de communes isolées n’ont ni eau courante, ni électricité. Ces communes ne sont accessibles que par bateau, en remontant les fleuves, ou en avion. Elles ne sont pas tranquilles pour autant car des collègues enseignants (l’école arrive quand même jusque-là, mais dans des locaux qui sont dans un triste état) se font agresser pour être volés.

Le drame de la Guyane est aussi la surpopulation : officiellement 250 000 habitants mais en réalité au moins le double, avec une immigration clandestine venant et du Brésil et du Surinam, une immigration plus ou moins légale venant d’Haïti, sans que les infrastructures soient adaptées.

De cette surpopulation découlent tous les problèmes de l’hôpital de Guyane, surchargé et vétuste, meurtrier car cinq nouveaux nés y sont morts en 2016 de maladies nosocomiales. Le pompon revient à la mort d’un homme mordu par un serpent et conduit immédiatement à l’hôpital où il n’a pu être soigné car l’établissement ne possédait pas d’anti-venin…

Manque de médecins, de dentistes, de spécialistes… en cas de maladie les gens, qui en ont les moyens, vont se faire soigner en métropole ou se font transférer à l’hôpital de Fort de France.

Corollaire de la surpopulation, la délinquance et les boucs émissaires tout trouvés que sont les étrangers. Il faut dire qu’ici, on vient cambrioler les gens alors qu’ils sont chez eux et qu’on n’hésite pas à les tuer pour un butin dérisoire !

Le collectif des ‘‘500 frères contre la délinquance’’, les ‘‘cagoulés’’ que vous voyez à la télé s’est constitué à la suite du meurtre d’un homme, pour lui voler sa chaîne en or, qui attendait son linge dans une laverie. Le 36e meurtre de l’année.

Les femmes ne portent plus que des bijoux fantaisie et une collègue s’est faite agresser devant le collège l’année dernière pour lui voler la fine chaînette d’or qu’elle portait autour du cou. Ce phénomène est relativement nouveau pour les Guyanais (une dizaine d’années) et oblige les gens à vivre en permanence derrière des grilles.

Au chapitre de la délinquance il faut ajouter l’orpaillage illégal (‘‘orpillage’’ comme on dit ici) qui détruit et pollue la forêt amazonienne, rend insalubre l’environnement des Amérindiens, et provoque un taux de suicide des jeunes amérindiens affolant. À ce propos, je me dois d’ajouter que l’État français, grand défenseur de l’environnement comme chacun sait, est prêt à accorder une concession d’orpaillage légal à une multinationale brésilo-canadienne, mais seuls les écologistes du coin semblent protester… Les populations y voient une possibilité d’embauche.

Je ne reviens pas sur ce que vous avez sans doute appris par les médias : taux de chômage, indice de pauvreté, jeunes déscolarisés…

Lorsque nous sommes allés passer nos vacances en Guadeloupe, à Noël, en Martinique, en février, nous avons découvert des départements français, propres et développés, le contraste avec la Guyane est saisissant. Alors oui, nous avons senti que les Guyanais étaient vraiment laissés pour compte, sans doute ont-ils été trop discrets par le passé. Aujourd’hui ils se révoltent contre une situation injuste.

Cela a commencé par un différend avec le Centre spatial de Kourou, vitrine de la technologie française et européenne, qui a prévu d’étendre son domaine. Pour ce faire, il a décidé d’utiliser les services d’une multinationale, Eiffage, qui fait venir de métropole deux camions toupies à béton au détriment des entreprises locales, qui possèdent ce matériel sur place, et qui ont décidé de bloquer le port en signe de protestation. Un collectif composé d’agents d’EDF Guyane, de transporteurs indépendants, du maire de Kourou, de la population locale et des ‘‘500 frères’’ a décidé de bloquer le CSG par un barrage, empêchant le lancement de la fusée Ariane.

Et le reste a suivi, le ras-le-bol de toute la population, jeunes et vieux, patrons et employés, populations autochtones et ‘‘importées’’, public et privé, tous se sont constitués en collectifs et ont bloqué l’ensemble du pays, dans une unité que je n’avais encore jamais vue. Les élus ont pris le train en marche, soutiennent le mouvement, mais ne sont pas reconnus comme les représentants durant les ‘‘négociations’’. Plus que de la méfiance, il me semble que les gens leur font ‘‘payer’’ leur incapacité à faire changer les choses, depuis des décennies.

Tout cela sans violence. Pour l’instant aucune exaction n’est à déplorer, chacun ayant sans doute le sentiment qu’une chance historique d’obtenir le changement dont le pays a besoin ne doit pas être gâchée. J’espère quant à moi que cette ‘‘belle alliance populaire’’ (me permettez-vous cette référence ?) tiendra jusqu’au bout et ne sera pas récupérée à des fins partisanes.

Patricia du Parti de la Demondialisation (PARDEM)