Quand le communisme chinois séduit l’Américain
13 juin, parLe monde a changé
26 juin 2006

Qui ne se rappelle, non sans émotion, Rodrigue et Chimène, les héros du “Cid”, qui ont fait battre notre cœur au temps de notre adolescence ? Mais qui se souvient encore que l’auteur, Pierre Corneille, est né le 6 juin 1606, il y a exactement 4 siècles. En son souvenir donc, reprenons ce Propos d’Alain, écrit justement à l’occasion de son tricentenaire le 8 juin 1906 et qui nous paraît aujourd’hui aussi vivant que sa célèbre pièce de théâtre. (Georges Benne)
Lisons Corneille, c’est le moment. Et j’ai ouvert “Le Cid”. Seulement un livre, ce n’est que du noir sur du blanc, si l’imagination ne travaille, et l’imagination, une fois lâchée, prend quelquefois des chemins imprévus.
La mienne fut d’abord très docile ; elle me représenta des chapeaux à plume, de somptueux manteaux et l’intérieur d’un palais. Cela n’allait pas tout seul, parce que je n’ai jamais vécu dans les palais des rois et que je retombais toujours dans les décors du Théâtre-Français, qui sont en carton et ne le cachent pas.
Il m’arrivait aussi de donner à mes personnages l’allure et le ton de deux solliciteurs de notre temps qui se querellaient dans les couloirs du Ministère. Mais bien vite je redevenais Espagnol. Ainsi, je maintenais ma bête à noble allure, sur les traces du royal cortège.
Mais je l’ai mal dressée ; et lorsque Rodrigue, racontant sa victoire, parla de l’obscure clarté des étoiles, mon imagination, comme une monture qui sent l’eau, bondit sur le champ de bataille.
Là gisait l’archer Pedro, qui était autrefois muletier et fut enrôlé par les gens du roi, un jour qu’il avait trop bu. Il était assez querelleur, et la colère l’entraînait plus que la peur ne le retenait ; aussi passait-il pour brave.
Quand les Mores attaquèrent la ville, il venait d’entrer à pas de loup dans la chambre de Manuela, une servante d’auberge à qui il s’était promis, et qui, en échange, s’était donnée de bon cœur. Au premier signal d’alarme, il avait couru, sans savoir pourquoi, en bon soldat qu’il était.
Et maintenant il était couché sur le dos, avec un fer de lance dans la poitrine. Il pensait aux sentiers de montagne, à une auberge tapissée de vignes, à une source fraîche, à Manuela, à une rose qu’il avait cueillie, à une chanson. Mais à mesure que les étoiles pâlissaient, toutes ces images s’éloignaient de lui. Il mourut au lever du soleil. Ainsi finit la tragédie.
Alain (Propos)
Le monde a changé
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