Di sak na pou di

Mayotte il y a 40 ans

Charles Durand / 5 avril 2018

JPEG - 17.3 ko

Dzaoudzi-Mai 1978 - Le Transall vient de se poser sur la piste en tôles PSP* de Pamanzi. Le voyage depuis La Réunion a duré trois bonnes heures. Il a fallu contourner la pointe nord de la Grande île pour rejoindre Mayotte. Le survol de Madagascar est alors interdit aux avions français, surtout quand ils sont militaires car le président Ratsiraka est en froid avec la France. A l’époque, le seul moyen d’aller à Mayotte depuis La Réunion est d’obtenir un laissez-passer officiel pour emprunter le Transall militaire. Mayotte venait, un peu plus de 3 ans auparavant d’être détachée de l’ancien territoire français d’outre-mer des Comores. L’Insee m’avait envoyé en mission exploratoire à Mayotte pour voir sur le terrain comment pourrait être organisé un recensement de la population. J’accompagnais mon supérieur hiérarchique Bernard Mendès-France, administrateur de l’Insee en charge des DOM-TOM.

A la descente du Transall nous sommes accueillis par un fonctionnaire de la préfecture dans la baraque en bois sous tôles qui sert d’aérogare. Nous venons de débarquer sur une autre planète. La préfecture met à notre disposition une 2 CV Méhari, un des rares véhicules existant alors à Mayotte. Pas de station-service, mais une pompe manuelle dans la cour de la préfecture permet de faire le plein… gratuitement. Aucun commerce d’aucune sorte, pas d’hôtel, pas de restaurant. Pas d’électricité, pas d’eau courante, pas de radio, encore moins de télévision, pas de téléphone. Rien, la nature à l’état brut. Nous sommes logés dans un petit bâtiment de la préfecture en dur qui donne sur le lagon. Superbe. La journée étant déjà avancée nous décidons de remettre au lendemain l’exploration de la Grande Terre. Le temps de faire quelques kilomètres sur une piste de poussière rouge de la Petite Terre et nous voilà de retour « en ville » pour le coucher du soleil. Recouverts de poussière nous regagnons la pièce qui va nous abriter pour dormir. Le gardien nous annonce gentiment que pour nous laver, c’est un seau d’eau par jour et par personne… L’eau courante est un luxe sans nom dont nous avons oublié à quel point il peut manquer. Je ne me souviens plus comment nous avons mangé car sans commerce et sans restaurant cela n’était pas évident. Probablement quelques bananes ou autres fruits donnés par des Mahorais compatissants.

La nuit tombée, tout est dans le noir. On se couche tôt dans une île sans électricité. Pas de gaspillage ni en éclairage public et encore mois en usage domestique. La nuit est calme, trop calme pour des égarés de la « civilisation », troublés par le silence qui règne. Lever aux aurores et départ vers la Grande Terre. Il faut faire la queue pour monter sur la vieille barge, à peine plus large que la Méhari. Mais cette attente fastidieuse est évitée aux M’zungus grâce à quelques francs glissés dans la main d’un Mahorais spécialisé dans cette activité de substitution dans la file d’attente. Arrivés sur la Grande Terre nous décidons de nous rendre à Sada sur la côte Ouest. La piste de terre battue en assez bon état est déserte et nous progressons rapidement en respirant à plein poumons les parfums envoutants des ylangs-ylangs. Les rares maisons visibles sont construites avec des matériaux récoltés sur place. Peu avant d’arriver à Sada, les freins de la Méhari donnent quelques signes de fatigue inquiétants. La piste débouche sur la plage et là les freins se bloquent définitivement. Panique. Il va falloir rentrer à pied et parcourir les 30 km jusqu’à Mamoudzu ! Quelques enfants tournent autour de la Méhari et nous tracassent par leur curiosité. Le véhicule appartient à la préfecture et il est plutôt gênant de l’abandonner sur la plage, ouverte à tous vents et livrée aux prélèvements de la population. Après avoir fait quelques centaines de mètres à pied sur la piste vers Mamoudzu nous sommes rattrapés par un taxi-brousse : une 404 bâchée avec des bancs à l’arrière où s’entassent tant bien que mal des Mahorais, hommes, femmes et enfants. Nous prenons place en route vers le Nord.

Nous faisons un arrêt au niveau d’un poste de gendarmerie que nous avions repéré à proximité de Sada. Et là, j’ai reçu une des plus grosses « baffes » de ma vie. J’annonce fièrement au gendarme de service, un Mahorais, en lui tendant les clés de la Méhari, que nous avons dû laisser la Méhari sur la plage de Sada et que, par précaution, nous avons préféré remettre les clés à la gendarmerie. Vexé le gendarme me fait alors cette réponse outrée et accusatrice : « Monsieur, vous n’êtes pas à Paris ici ! La voiture est sous la garde des habitants de Sada et elle ne risque rien. Il était inutile de nous remettre ces clés. ». Penaud, je rejoins le taxi-brousse qui redémarre, fait quelques centaines de mètres puis s’arrête quand le moteur commence à toussoter. Le chauffeur soulève le capot, prend une bouteille d’essence et en verse la moitié directement dans le carburateur… et ainsi de suite plusieurs fois jusqu’ à l’arrivée à Mamoudzu, économie de carburant oblige. C’était Mayotte en mai 1978. Les temps ont changé !

En juin 1974, le président malgache Ratsiraka venait d’évincer les dernières troupes françaises stationnées à Diego Suarez. Ainsi, en pleine guerre froide, la France venant de « perdre » Diego Suarez, et avait le projet d’implanter à Mayotte une base militaire navale dotée d’un port en eau profonde. D’autant plus difficile que Mayotte fait alors partie du territoire d’outre-mer des Comores.

Le plus cocasse, c’est que c’est l’ancien détracteur des « danseuses de la République », le ministre des Finances Valéry Giscard d’Estaing de Pompidou qui, devenu Président de la République va être à la manœuvre pour séparer Mayotte des trois autres îles. Manœuvre largement facilitée par un notable local, le député Marcel Henry qui porte depuis 1958 le projet de départementalisation de l’historique Maoré.

La culture et les traditions locales vont permettre toute une série de manipulations de la population sous couvert d’exercice de la démocratie. En effet, « pour contrôler le pays, il suffit de contrôler la classe des notables », écrivait en 1976 Jean Charpantier, ancien secrétaire général du vice-rectorat des Comores dans le numéro 126 de juin 1976 de la revue française d’études politiques africaines**. « Dans chaque village, les vieux et les notables délibèrent avant chaque élection comme pour régler tous les problèmes du village, et la délibération ne cesse qu’après l’adoption d’une position unanime. Le vote unanime par village est donc la règle, sauf conflit insoluble. »

Les résultats successifs des élections françaises démontrent à quel point l’électorat mahorais est malléable. Ainsi, les Mahorais votent à 90 % pour Valéry Giscard d’Estaing le 10 mai 1981. Mais comme c’est Mitterrand qui est élu, c’est Jean-François Hory du PRG (parti radical de gauche) qui est élu député le 21 juin un mois après la présidentielle. Que les Mahorais me pardonnent, mais ce revirement spectaculaire avait surpris et provoqué des sourires entendus à La Réunion. Au cours des décennies suivantes, la préoccupation des Mahorais pour « bien » voter ne va pas se démentir. En 1988, Mayotte vote pour Mitterrand et remplace J.F. Hory (de gauche) par Jean-Baptiste Henry un centriste « introduit » dans les cercles parisiens. J.-B. Henry restera député de 1988 à 2002. En 1995 la gauche est au pouvoir et Mayotte vote Jospin à 68,34 %. Raté, c’est Chirac qui est élu. En 2002, la légaliste Mayotte vote Chirac à 88,27 % et c’est – enfin !- un Mahorais, Mansour Kamardine dissident RPR qui devient député à la place de J.-B. Henry. Seule exception à ce « parcours » légaliste sans faute : en 2007 Mayotte élit Ségolène Royal avec 60,04 % et c’est Aly Abdoulatifou (Modem) qui devient député. Mais les habitudes ont la vie dure, en 2012 la droite est au pouvoir c’est Sarkozy qui l’emporte avec 50,95 % alors que la France élit Hollande.

Relativement peu peuplée, 47000 habitants au recensement de 1978, la pression démographique devient importante dès lors que les conditions d’hygiène (eau potable, assainissement) et les équipements (dispensaires) et le personnel médical se développent. La mortalité baisse, en particulier pour les jeunes enfants. Tant et si bien que 13 ans plus tard, en 1991 la population a doublé pour doubler à nouveau 16 ans plus tard en 2007 (186.000 habitants). En 2017, l’Insee évalue la population à plus de 256.000 habitants ! Une multiplication par 5 en 40 ans ! Un énorme défi à relever.

Ainsi, du point de vue matériel, après un démarrage laborieux, le fameux « rôle positif » de la colonisation a fini par transformer la vie quotidienne des Mahorais. Eau courante, électricité, écoles, dispensaires, routes, port, aéroport, constructions, entreprises, commerces, prestations sociales, emplois publics… même l’Insee a une implantation permanente depuis plusieurs années ! Quel chemin parcouru ! Le 21e siècle a fait irruption en très peu de temps, bouleversant les traditions et la culture locale. Ainsi on peut évaluer à plusieurs centaines millions d’euros les apports annuels de la nation à son 101e département.

En revanche, on ne pourra jamais comptabiliser les dégâts irrémédiables causés à la culture mahoraise. Pendant plus de 150 ans, la République avait respecté la culture locale, plus par laxisme que par volonté politique réelle en en faisant pratiquement rien, exceptés les bureaux du territoire à Dzaoudzi. Mais depuis le début du 21e siècle les traditions mahoraises liées à l’origine, la religion et l’histoire de l’île sont mises à mal. Outre la remise en cause formelle du droit des personnes (polygamie, répudiation, successions…) et de l’autorité des cadis, le matérialisme envahissant, le profond fossé creusé entre les générations par la scolarité en français pour les jeunes, la mise en déshérence du shimaoré sont des atteintes profondes à la culture.

La perte totale de repères consécutive à cette brutale acculturation est le terreau des graves troubles sociaux que connaît l’île depuis quelques semaines. Au total, le bilan risque d’être plutôt négatif : certes, Mayotte baigne dans un matérialisme confortable – quoique - mais est en train de perdre son âme. Elle est orpheline de sa propre culture. Mais tout n’est pas perdu. Je formulerais deux vœux.

Que les jeunes Mahorais aient accès et apprennent l’histoire de leur île. Qu’ils perpétuent soigneusement la pratique de leur langue pour les générations futures. C’est essentiel pour eux, pour le peuple mahorais mais aussi pour l’humanité. Je n’ai pas envie que tous les humains soient tous devenus des mangeurs de hamburger et des buveurs de sodas dans quelques décennies. La richesse de l’humanité c’est sa diversité et le maintien des différences. On se préoccupe à juste titre de la biodiversité, il ne faudrait pas oublier l’homodiversité. Mayotte a son rôle à jouer à condition de lutter vaillamment contre la disparition programmée de sa culture. J’ignore si les programmes des écoles de la Réunion, où vivent de plus en plus de jeunes Mahorais, incluent l’histoire de Mayotte, mais je suis certain que rien n’est prévu pour apprendre le shimaoré pour ceux qui le souhaiterait. Il ne faudrait pas que les Mahorais en arrivent un jour à cette infamie culturelle qui fait qu’une grande majorité de Réunionnais dénigrent leur propre langue en la rabaissant au rang de patois sympathique.

Charles Durand - Le Brûlé - Saint-Denis - La Réunion
Ancien directeur de l’Insee-Réunion (1966-1985)

*Tôles PSP (pierced steel planks)

**revue française d’études politiques africainesn°126 – juin 1976 – Jean Charpantier – Notes et mélanges - Référendums mahorais, lois françaises et hégémonie politique comorienne – pages 96 à 118.



Un message, un commentaire ?



Messages






  • Magnifique description des 1er pionniers de l’INSEE, et de cette épopée à la découverte de cette ile au parfum.
    Cette ile véridique de charme il y a 40 ans, nous donne une pale figure 40 ans plus tard.

    Lors de ma 1ere mission, en 2005, au début de l’informatisation de l’antenne de l’INSEE à Mayotte, j’y ai découvert une ile déjà rongée par des tensions extrêmes inter-communautaires entre Mayotte et les 3 iles des Comores.

    Et je me pose ces questions :

    La France serait-elle prête à refaire sa départementalisation au vu de cette destruction identitaire ?
    Qu’ont gagnée la France et Mayotte, suite cette désolidarisation avec les autres iles des Comores ?

    Quand on sait que la population Mahoraise et les Comores sont issues des même ethnies, et que des liens importants ont été tissés depuis des décennies entre ces iles, on se demande comment ces peuples pourront sortir indemnes de ce bouleversement raciale.

    On le voit maintenant, c’est le "chaos", le racisme est à son apogée, la crise identitaire atteint un paroxysme inquiétant, et on voit mal comment cette petite ile surpeuplée peut réaliser un développement serein en cumulant un nombre impressionnant de challenge tant sur le point économique que culturel.

    Article
    Un message, un commentaire ?






  • Magnifique témoignage.

    Charles a raison : "La richesse de l’humanité c’est sa diversité et le maintien des différences. On se préoccupe à juste titre de la biodiversité, il ne faudrait pas oublier l’homodiversité".

    Mais la raison d’Etat (d’un certain Etat) prime sur tout le reste.
    La France a séparé Mayotte des Comores pour les mêmes raisons qu’elle a gardé les Îles Eparses : essentiellement contrôler le canal du Mozambique où passent des tankers de pétroles.

    Article
    Un message, un commentaire ?