Di sak na pou di

Nella Larsen, être noir ou de couleur dans une société raciste

Reynolds Michel / 13 novembre 2018

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Dans le Chicago des années vingt, en pleine ségrégation, deux amies d’enfance, Irène et Claire, se retrouvent par hasard après douze ans de séparation. Les deux femmes sont des métisses afro-américaines, mais toutes deux suffisamment claires de peau pour « passer » pour des Blanches. Irène a épousé un noir et milite pour la promotion des droits des afro-américain-e-s. Mais tout en assumant pleinement sa négritude, elle prend un malin plaisir en allant prendre parfois le thé dans des bars chics réservés aux Blancs. Quant à Claire, elle a fait le choix de « passer » de l’autre côté, de « passer » pour blanche, en épousant un homme blanc, John Bellew. Un homme, de surcroît raciste, qui ignore tout de ses origines. C’est par les retrouvailles de deux amies d’enfance un jour de canicule à Chicago que débute le roman de Nella Larsen, publié aux Etats-Unis en 1929 sous le titre de Passing [1], roman qui a fait, cette année 2018, l’objet d’une adaptation cinématographique pour le grand écran par Rebecca Hall qui signe également le scénario.

Une « fille de couleur »

L’auteure de Passing, elle-même métisse, est une figure de proue de la Renaissance de Harlem des années 1920 et 1930, à l’instar de Zora Neale Hurston [2], Georgia Douglas Johnson et Jessie Fausset, entre autres célébrités féminines. Elle est née à Chicago (États-Unis) en 1891, d’une mère danoise et d’un père afro-caribéen des Iles Vierges (propriété du Danemark encore à l’époque). A sa naissance, Nella est déclarée « fille de couleur ». Après le décès de son père, deux années après sa naissance, sa mère se remarie à un émigré Danois, nommé Peter Larsen, et donne le jour à une fille déclarée « blanche ». Nella reçoit alors le nom de Larsen, mais en tant que « fille de couleur », elle ne peut pas fréquenter les mêmes lieux que ses parents et sa sœur.
Connaissant les difficultés dues à la ségrégation raciale, sa mère a tout fait pour donner la meilleure éducation possible à sa fille « de couleur ». Après ses études primaires et secondaires dans un environnement blanc et une année à Fish University (Nasville, Tennessee), avec des étudiants noirs, nous retrouvons Nella à Copenhague (Danemark), de 1909 à 1912. Durant son séjour au pays de ses parents, elle profite de l’occasion pour suivre des cours libres à l’Université de Copenhague. De retour aux Etats-Unis, elle entame des études d’infirmière à New York et exerce par la suite la profession d’infirmière en Alabama, puis à New York, de 1915 à 1921. Le 3 mai 1919, Nella Larsen épouse Elmer Imes, un des premiers noirs à avoir obtenu un doctorat de physique. Ils s’installent à Harlem et participent au New Negro mouvement, qui devient par la suite The Harlem Renaissance, le mouvement artistique, politique et culturel des années 1920 et 1930. Ils ont pour amis les militants des droits civiques.
C’est l’époque où les Noirs américains ont une intense envie de vivre, d’affirmer leur double identité (africaine et américaine), leur volonté de s’approprier leur héritage africain, tout en dénonçant les lois raciales. La bourgeoisie noire qui s’est installée à Harlem pour participer à ce mouvement d’émancipation regroupe des écrivain-e-s et des artistes bien décidés à faire reconnaître la culture et la créativité africaines-américaines. C’est en tant qu’écrivaine que Nella Larsen a fait sa place dans la communauté littéraire et artistique interraciale de Harlem.

Une place de premier plan dans la renaissance littéraire noire

En 1921, Nella Larsen délaisse la profession d’infirmière pour celle de bibliothécaire. Grâce à un diplôme de Bibliothécaire obtenu avec succès en 1923, elle devient assez rapidement responsable de la section des livres pour enfants à la Bibliothèque publique de Harlem. C’est dans cet environnement qui favorise la créativité que Nella Larsen publie ses premiers textes sur les Jeux d’enfants nordiques (Danish children’s games) en 1926 et deux petites nouvelles (Short stories) intitulées « The Wrong Man » et « Freedom ». Nella Larsen est déjà une écrivaine très active qui reçoit encouragement et soutien de la part de ses ami-e-s, notamment de Carl Van Vechten, écrivain, photographe et mécène blanc de la Renaissance. Après la lecture de ses premières nouvelles, ce dernier l’encourage à se lancer dans l’écriture d’un roman. Elle y pensait sans doute déjà.
En 1928, elle publie Quicksand (« Sables mouvants », traduit pour la première fois en français en 2014), roman en grande partie autobiographique, qui sera suivi, en 1929, de Passing (« Passer la ligne », en 2009 et « Clair-Obscur » en 2010). Deux romans qui explorent avec originalité, perspicacité et subtilité les difficultés d’être et noire et blanche dans une société raciste. W.E.B. Du Bois, « le doyen des artistes nègres américains » avait déjà qualifié Quicksand de « meilleure œuvre de fiction produite par Negro America depuis l’époque de Chesnutt" [3]. C’est en effet sur la base de cette bonne réception de ces deux premiers romans que Nella Larsen reçoit une bourse Guggenheim pour mener des recherches en Europe dans le but de l’achèvement d’un troisième roman. La petite fille métisse de Chicago a désormais sa place parmi les auteurs les plus importants de la Renaissance de Harlem.
Nella Larsen, comme « fille de couleur » n’a pas eu une enfance et une adolescence faciles Après le remariage de sa mère, elle a dû vivre loin de ses parents qui habitaient alors dans un quartier interdit aux « Noirs ». Dans le bus, elle ne pouvait s’asseoir à côté de sa maman. Il faut se souvenir que dans ces années 1920 et 1930, la société américaine est encore marquée par une importante séparation entre les Noirs et les Blancs et la règle de « one drop rule » qui stipule qu’une seule goutte de sang noir suffit à considérer une personne comme légalement noir contamine toujours les esprits. Et ce malgré le dynamisme créatif et intellectuel des Noirs et la ratification par le Congrès des 13e, 14e et 15e amendements à la Constitution qui ont aboli l’esclavage, défini la citoyenneté et accordé le droit de vote à chacun entre 1865 et 1869.

Rejet de toute assignation identitaire

C’est dans ce contexte, où les lois Jim Crow [4] aggravent considérablement la situation des Noirs en instaurant une société séparée, mais également où les intellectuels noirs cherchent pour la première fois une identité culturelle noire, que se situe l’œuvre de Nella Larsen, c’est-à-dire dans un contexte de l’anti-métissage. Dans un pays où n’existent que deux catégories raciales (les Noirs et les Blancs), séparées par une frontière, l’affirmation d’une existence métisse est problématique. Ainsi, pour refuser l’assignation à résidence dans une identité noire ou tout simplement pour échapper aux discriminations raciales, la personne métisse (plus souvent la femme) lorsqu’elle était suffisamment claire faisait le choix de passer « la ligne de couleur », même si ce n’était pas alors sans risque. Le passing était puni par la loi.
Des auteurs de Harlem Renaissance n’hésitent pas à explorer le phénomène du passing. Dans The Autobiography of an Ex-Colored Man (1928) de James Weldon Johnson, le protagoniste fait le choix de passer après avoir assisté à la scène de lynchage d’un Noir dont le seul crime est sa pigmentation de peau. Dans Passing (1929) de Nella Larsen, les deux héroïnes, Claire et Irène, sont métisses. Claire, comme nous l’avons vu au début du présent texte, a choisi de passer pour Blanche en épousant un homme blanc. Elle est riche, intelligente et belle et leur petite fille a la peau blanche. Irène, son amie d’enfance, a choisi d’épouser un homme noir et d’évoluer dans la société bourgeoise noire de Harlem. La tension monte lorsque Claire, qui a épousé un homme blanc raciste, souhaite se rapprocher de la communauté dont elle s’est tenue à l’écart des années durant. Quant à Irène, elle est fascinée par la beauté, l’aisance, et les audaces inouïes de son amie d’enfance. La vie de chacune obsède l’autre.
Dans Passing, Nella Larsen brosse le portrait de ces deux femmes, explore leur psychologie et décrit avec finesse et concision la relation d’attraction et de répulsion entre elles, tout en explorant la frontière des identités, l’arbitraire de la construction sociale de la race, le rejet des identités assignées et les discours qui les produisent. Pour l’historienne Laure Murat, qui a signé la préface de Claire-Obscure (2010), « dans Passing la figure libre, c’est Claire, l’ambiguë. Elle a fait le choix de l’indétermination. Elle est blanche et noire ». Les féministes américaines, qui ont redécouvert Passing à la fin des années 1970 et au début des années 1980, mettent plutôt en avant la relation trouble qui lie les deux femmes pointant l’existence d’une relation amoureuse inavouable entre Irène Redfield et Claire Kendry.
Après la publication de Passing et une courte nouvelle intitulée Sanctuary (1930), elle voyage en Europe pour la préparation et l’écriture de son troisième roman qui ne sera jamais publié. En 1933, elle est de retour à New York. La grande Dépression commencée avec le Krach boursier de 1929, prive les artistes du financement nécessaire à la création. Harlem Renaissance connaît alors une phase de déclin. Divorcée, Nella vit sur une pension alimentaire de son mari jusqu’à la mort de celui-ci, en 1941. Après quoi, elle retourne à sa profession d’infirmière à Brooklyn et quitte la scène littéraire en coupant les ponts avec ses ancien-e-s ami-e-s. Elle meurt seule en 1964 dans l’obscurité, sans funérailles officielles. Lorsqu’on l’a retrouvée morte, elle l’était déjà depuis une semaine. Et sa maison était saccagée, ses lettres, documents et livres éparpillés, certains disparus. Nella Larsen n’avait laissé aucun testament. Elle n’avait pas d’enfant. Elle a traversé la mort sans laisser de traces de ses dernières années de vie, mais en laissant deux grands romans. Grâce à quelques auteures féministes américaines de renom (Mary Helen Washington, Deborah McDowell, Cheryl A. Wall et Judith Butler) son œuvre connaît aujourd’hui un regain d’intérêt en faisant l’objet de nombreuses études et recherches. Avec la sortie du film de Rebecca Hall, Nella Larsen sortira définitivement de l’oubli.

Reynolds Michel

Sources
GIBEAU Ariane, La colère et son double : Passing, Revue Postures, Dossier Nord/Sud, 2013
FAURE Sonya, Le passing n’était pas sans risque, l’imposture était punie par la loi, Interview de Laure Murat, Libération, 28/08/2015
Soublin Jean, Transgression en noir et blanc, Harlem, année 1920 : quand Nella Larsen permettait au « passing » de s’incarner, Le Monde des livres, 23/04/2010 ;
VOICES from the Gaps, Nella Larsen, Biography continued, University of Minnesota, 2009

[1Passing a été traduit en français et publié pour la première sous le titre Passer la ligne aux éditions ACFA, 2009 (traduit par Jocelyne Rotily). En 2010, une autre traduction française, cette fois de Guillaume Villeneuve sous le titre de Clair-Obscur, aux éditions Flammarion, Paris. Difficile de trouver un équivalent français au terme « passing ».

[2MICHEL Reynolds, Zora Neale Hurston, une légende de la littérature afro-américaine, In Zinfos 974, 31/10/2018 ; Témoignages.re, 31/10//2018 ; Le Mauricie-Forum, 06/11/2018.

[3CHESNUTT Charles, The Hiuse Behind the Cedars, 1900, présente un cas de passing guidé par l’amour.

[4Les lois de Jim Crown sont une série d’arrêtés et de règlements promulgués dans les Etats du Sud des Etats-Unis qui contournent les 13e, 14e et 15e amendements