Notre petite marée noire, bien à nous !

26 septembre 2003

On a donc sabordé ce bateau au ventre dangereusement chaud et qui risquait de nous péter sous le nez. Mais, on s’est comporté, comme s’il s’agissait d’une de ces vieilles caravelles toutes voiles rentrées, oubliant qu’il y a dans ces soutes-là, un moteur et des centaines de tonnes d’huile lourde.
Et puis une telle carcasse -vieille par-dessus le marché- n’est pas faite pour résister aux pressions de telles profondeurs. Et puis, pourquoi ne pas avoir essayé d’abord de pomper l’huile de ses réservoirs et la transvaser ? Pourquoi pas, bien plus loin de nos côtes ? Et puis, de toutes façons, une épave de plus, au fond de notre océan, c’est pas du tout écolo… mais pas du tout !
C’est vrai, les ignares que nous sommes, ne savent guère de quoi ils parlent ! Mais cette femme qui disait sa révolte, à la radio, sait bien, elle, de quoi il s’agit. « On nous accuse, dit-elle, de polluer nos plages et de piller les récifs et de les détruire et l’on nous interdit d’y mettre les pieds pour gagner note bouchée de manger. Mais là, le risque de tonnes d’huile dans la mer avec tous les dégâts que l’on imagine, là ça ne fait rien ! On nous prend pour des imbéciles ».
Oui, Madame, ceux qui s’amusent à parler "de petites flaques d’huile légère" -de "rien à côté de l’Erika !"- de "La Rieuse, d’ailleurs, faisant le nécessaire pour les dissoudre"… Tous ceux-là nous prennent pour des idiots. Ils ne s’aperçoivent même pas que ce sont eux qui se ridiculisent avec toutes ces manœuvres, pour dorer la pilule. Et, en l’occurrence, les galons, Messieurs, ne sont d’aucun secours, au niveau de la crédibilité… Je le dis, parce que pour rendre publique la mesure prise du sabordage, l’autorité a cru bon de s’encadrer d’épaules galonnées…
C’est quand même à se demander comment M. le Préfet, si timoré par ailleurs devant les phénomènes cycloniques ou volcaniques - comment a-t-il pu si allégrement, dans ce cas, se jeter à l’eau ? Attention de boire la tasse, M. le Préfet !... Et, il y a des requins aussi !
Il me revient que, dans certaines situations à risques, l’on parle de "cabinet de crise" : des gens compétents et des responsables qui essaient de voir ensemble ce que l’on peut faire pour limiter les dégâts et être efficaces. Il est pour le moins curieux que, dans ce cas où les choses ont mis des jours à se dégrader, où également les intérêts en cause sont considérables… on n’ait pas senti le besoin d’une concertation plus large (habitués du littoral, pêcheurs, écologistes, élus…)
D’autre part, si en pareil cas, où sont en cause des éléments essentiels de notre patrimoine : la vie et la beauté de notre zone littorale, la salubrité de nos eaux, la sauvegarde de notre riche faune marine et même la sécurité de ceux qui vivent de la mer… si en pareil cas, les Réunionnais restent des spectateurs résignés, englués dans leur train-train sans histoire… je pense que ça, c’est la plus redoutable de toutes les pollutions !

René Payet / prêtre


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