Di sak na pou di

Nous sommes Samuel Paty et la mise en image du prophète

Frédéric Paulus / 24 octobre 2020

Les investigations en cours révèlent que l’adolescente qui déclara être dans le cours du professeur depuis assassiné est un mensonge. Elle aura en outre rapporté à son père le projet de ce professeur de présenter les caricatures du prophète. Selon quelles motivations ? La question ne devrait-elle pas être élucidée ?

JPEG - 17.3 ko

Il est important de rappeler qu’en prenant conscience de ce pouvoir d’influencer l’autre, Sapiens (avant Loquens) se serait confronté au mensonge, à la dissimulation et autres possibilités langagières liées à cette grande avancée évolutionniste, l’émergence du langage parlé et articulé. Dès lors les relations se compliquent et plusieurs « mentalités » peuvent cohabiter avec, comme outil, le langage qui devient plus complexe à utiliser que les simples gestes, cris et mimiques [1].

En 1979, avec l’ouvrage « L’inhibition de l’action » [2], nous rejoignons le Professeur Henri Laborit pour qui le langage, en plus de ses conquêtes sociales, devient également un formidable outil pour dominer l’autre.
Le recours au mensonge, sujet ayant fait l’objet d’études déjà anciennes, semble montrer que tout enfant y aurait recours à partir de ses trois ans [3], initialement pour échapper à l’emprise de ses parents, ce qui lui confère une certaine liberté.
Ce projet du professeur Samuel Paty véhiculé par une élève auprès de son père aura mobilisé ce dernier qui cria au blasphème de voir représenter, et de surcroît caricaturé, le prophète. Première question : Pourquoi les théologiens musulmans sont-ils attachés au dogme de l’interdit de représenter leur prophète ? Notre réponse, même partielle, en deux temps, nous viendrait des neurosciences et des travaux de Laborit qu’il serait bon d’introduire dans les collèges et les lycées. La sphère cultuelle est dans notre pays considérée comme la « chasse gardée » des parents. Et ce, dans un univers qui s’est interdit politiquement, par occultation en fait, de veiller à la bonne santé morale et spirituelle. Celle-ci échappe donc à la surveillance politique (collective) hormis les signalements circonstanciés sollicitant le pouvoir judiciaire.

A la responsabilité éducative des parents s’adjoint leur liberté de culte et la transmission de leurs valeurs. Ainsi, dans ce contexte, la République court le risque, (en pratiquant la politique de l’autruche ?), de discerner (ou de non percevoir) des enfants devenus les otages idéologiques de certains parents qui les soumettent à leur religion au risque d’en faire des enfants dominés à différents niveaux. Dans un univers culturel où la famille a été « sanctuarisée » au non d’un « respect des croyances et des différences » (en fait livrée à elle-même dans l’éducation des enfants durant ses 1000 premiers jours et après) par une idéologie aveuglement libérale, il nous faudrait avoir le courage d’aborder l’emprise de la famille sur les cerveaux des enfants pour le meilleur et malheureusement aussi, parfois, le pire.

Ce détour nous permet d’aborder la question de l’interdit de la représentation du prophète. Cet interdit nous semble soulever une potentielle ascendance (ou suprématie) de l’image sur le son ou le geste [4], comme vecteur de communication. Le langage parlé et articulé permet la critique, ce que le croyant intégriste redoute. En interdisant toute symbolisation (imagée), la créativité neuronale n’étant pas canalisée sur une image offrirait une plus grande liberté d’occuper l’espace imaginaire aux fins d’une emprise et des cerveaux et du libre arbitre.

Laissons le dernier mot au poète Khalil Gibran tout en nous demandant : s’adresse-t-il, dans « Le Prophète », [5], uniquement aux musulmans ? Son message n’est-il pas universel ?

Et une femme qui portait un enfant dans les bras dit,
Parlez-nous des Enfants.
Et il dit : Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter,
pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux,
mais ne tentez pas de les faire comme vous.
Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s’attarde avec hier.

Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.
L’Archer voit le but sur le chemin de l’infini, et Il vous tend de Sa puissance
pour que Ses flèches puissent voler vite et loin.
Que votre tension par la main de l’Archer soit pour la joie ;
Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime l’arc qui est stable.

Pourrions-nous trouver meilleure conclusion temporaire à notre réflexion ?

Frédéric Paulus, psychothérapeute et sociologue

[1Marcel Jousse, Anthropologie du geste, Gallimard, 1974 – 2018.

[2Henri Laborit, L’inhibition de l’action, Masson 1979-1986.

[3Jean Decety, Le sens moral chez le bébé : neurosciences développementales, dans Spirale 2015/4 (n° 76), pages 35 à 42.

[4Marcel Jousse, Anthropologie du geste, Gallimard, 1974 – 2018.

[5Khalil Gibran, Le Prophète, La Part commune, 2004.