Témoignages - Journal fondé le 5 mai 1944
par le Dr Raymond Vergès

Accueil > Chroniques > Di sak na pou di

Nouvelle hypothèse sur l’origine de l’homme

Notre Pomme en l’air serait-elle le véritable fruit défendu ?

jeudi 4 août 2022, par François Maugis


La Pomme en l’air [1] n’est pas une plante ordinaire. Ce légume tropical bien connu dans nos départements tropicaux d’Outre-mer est aussi appelée « Hoffe » à La Réunion, Thuma ou Adon aux Antilles. Comme le Cambar Réunionnais (Dioscorea alata) cette plante fait partie de la grande famille des ignames.


© 2009 Jee & Rani Nature Photography (License : CC BY-SA 4.0), CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/license...>
, via Wikimedia Commons

Mais, me direz-vous, pourquoi ce curieux nom de « Pomme en l’air » ? Il faut reconnaître que nos anciennes générations n’étaient pas dénuées de logique et de bon sens. S’ils ont baptisé cette plante « Pomme en l’air », c’est tout simplement parce qu’il s’agissait bien d’une sorte de pomme de terre mais se développant en l’air et pas sous terre. Rendez-vous compte, on n’est pas obligé de creuser le sol pour récupérer le précieux tubercule ! Un vrai miracle cette plante-là. Comme les autres plantes de sa famille, cette Igname est en fait une liane qui pousse, à partir d’un tubercule, sur le sol des forêts tropicales et grimpe jusqu’au sommet des arbres pour aller chercher la lumière. Mais elle est l’une des rares ignames à produire ces fameux tubercules aériens qui lui ont donné son nom de Pomme en l’air. Autre miracle, ces pommes sont bien utiles à sa reproduction et à sa prolifération. En essaimant à travers la forêt ses fameux tubercules ou bulbilles qui, mûrs, tombent sur le sol et s’enracinent à leur tour, elle se reproduit à l’infini sans avoir besoin d’être mangée ni de passer par le stade compliqué de la fleur, de la pollinisation, du fruit et de la graine. Autant vous dire que cette plante n’eut aucun mal à coloniser de nombreuses forêts tropicales du monde.

Mais, revenons à notre histoire. Tout a commencé il y a bien longtemps. Pendant longtemps, cette plante primitive a proliféré. Elle a vu apparaître puis disparaître les dinosaures. Elle a vu apparaître les singes il y a 38 millions d’années. Mais ce petit monde ne la dérangeait pas. Pensez donc, qui aurait pu s’intéresser à ces sortes de patates difformes, sans odeur, sans couleurs et très souvent toxique. Oh, il arrivait bien que quelques jeunes singes affamés et inexpérimentés, tentent de croquer la Pomme en l’air. Mais cela n’allait pas bien loin. Auriez-vous l’idée, de dévorer une pomme de terre crue ?

Pourtant, les choses allaient changer. Dans certaines forêts et pour diverses raisons (changements climatiques, sécheresses, etc.), se produisirent, de plus en plus fréquemment des incendies. La population de singes était dense, celle des Pommes en l’air aussi. Au début, les singes se contentaient de fuir l’incendie. Mais, de plus en plus souvent, certaines tribus de singes ne trouvaient plus leur place dans cette forêt surpeuplée et dont les dimensions se réduisaient. Ils devaient quitter la forêt ou traverser d’immenses surfaces incendiées ou désertes. Tiraillés par la faim, ils se précipitaient sur tout ce qui pouvait les nourrir. Parmi les restes de l’incendie se trouvaient des milliers de petites boules carbonisées qu’ils finirent par décortiquer. Et, oh surprise, il y avait à l’intérieur une pâte blanche délicieuse, bien meilleure que cette Pomme en l’air crue dont ils avaient tous un mauvais souvenir. Nos amis les singes venaient de découvrir les pommes cuites à la cendre. Et il y en avait beaucoup, de quoi nourrir toute la tribu pendant longtemps. Et puis la vie reprend son cours. Nos amis frugivores repartent à la conquête des arbres porteurs de fruits et de toutes sortes de baies dont ils font leur ordinaire.

A la première fumée, pourtant, le souvenir de ces agapes de pommes cuites leur revient. Les flammes à peine éteintes, que font-ils ? Ils se précipitent sur ces petites boules noires et s’en régalent à nouveau. Dans certaines régions d’Afrique, cela devient une habitude de plus en plus fréquente. Il arriva même que certains tubercules crus soient projetés dans la cendre encore fumante. Le temps passe et le singe se creuse de plus en plus souvent la tête : « Y aurait-il donc un moyen d’améliorer mon alimentation ? » Toujours est-il que, chaque fois qu’il aperçoit une fumée au loin, il se précipite vers ce nouvel aliment décidément plein de saveur. De plus en plus souvent, il projette dans la cendre ces tubercules crus qu’il récupère une fois cuits. Le temps passe et l’intelligence du singe augmente. En effet, consommer cuit demande moins d’efforts à l’organisme que consommer crus. Les mâchoires moins sollicitées, rapetissent, les intestins soumis à un travail moindre, raccourcissent, le cerveau augmente de volume [2]. De nombreuses années passent encore.

Puis un beau jour, le singe qui commence vraiment à réfléchir, se demande s’il ne serait pas préférable d’amener le feu chez lui plutôt que de toujours courir après. Pour ne pas se brûler, il dispose un peu de braise rougeoyante entre deux pierres et amène le tout devant sa tanière (d’autres se contentent de transporter le feu au moyen d’un bâton à l’extrémité encore enflammée). Le nouveau feu installé, il ne leur reste plus qu’à jeter les pommes crues dans le feu.
Les aliments cuits auraient donc permis à l’animal de développer son intelligence mais, cela suffira-t-il à le sauver ? Pas si sûr. Vivant maintenant principalement au sol, il était à la merci de nombreux prédateurs carnivores et c’est ce feu qui, terrorisant les prédateurs, protégea l’homme pendant plusieurs millions d’années. Et puis d’autres tribus d’hommes-singes passent par là et, morts de jalousie devant ce miracle, décident de voler le feu. Ainsi débute la guerre du feu. Vous connaissez la suite [3].

Plus tard, bien plus tard, la Pomme en l’air accompagna l’homme dans toutes ses migrations à travers le monde. On dit même que c’est grâce à elle que les tribus asiatiques d’hommes-singes purent traverser l’océan Pacifique. Embarquée dans leurs frêles esquifs, la Pomme en l’air servait de nourriture pendant la traversée. Plantée en arrivant dans les îles, elle permettait de survivre et de continuer indéfiniment, d’île en île, le voyage. [4]

Voici donc l’histoire merveilleuse de la Pomme en l’air. Quelques millions d’années plus tard les hommes se souviennent encore de ce fruit tropical qui a permis à l’animal de devenir humain et de peupler la Terre. Ils ont encore du mal à y croire. Ce miracle dépasse l’entendement. Alors ils inventent une histoire, celle du fruit défendu, le fruit qui les rendit intelligents et maître du Monde. Et ils se disent : « Prenons garde de bien utiliser cette intelligence, car si nous ne le faisons pas, nous ne connaîtrons plus jamais le Paradis qui a vu naître notre espèce ».

François-Michel Maugis


[1A La Réunion, « Pomme en l’air » et « Hoffe » sont les noms vernaculaires de Dioscorea bulbifera, une des angiospermes les plus primitives.

[2Théorie émise par le primatologue britannique Richard Wrangham et confirmée par le Français Claude Marcel HLADICK, Ethno-écologue et Directeur de recherche au CNRS.

[3On le voit, l’igname est probablement l’un des premiers aliments cuits, consommé par les pré-hominidés, mais c’est aussi, probablement l’une des premières plantes cultivées. C’est en tout cas l’idée de E. Dounias qui pense que ces lianes à tubercules ont permis la subsistance des hominidés en forêt tropicale, avant l’avènement de l’agriculture. Selon certains auteurs (« L’alimentation en forêt tropicale » pages 953 à 957 — Edition UNESCO), certaines tribus primitives, encore aujourd’hui, replantent sur place la tête du tubercule sauvage après sa récolte. Ce geste est à la fois une appropriation de la plante nourricière et la première étape vers une véritable agriculture. Ce processus ayant été observé dans de très nombreux pays (les Akas de Centrafrique, les Chenchus de la Krisna River en Inde, les Aborigènes en Australie, les Adamans aux Philippines, etc.) on peut estimer que cette pratique est universelle et très ancienne. La deuxième étape vers une véritable agriculture serait ce que E. Dounias appelle « les jardins cachés », pratique des Kubus de Sumatra qui regroupent en forêt des pieds sauvages d’ignames (Dioscorea hispida et D. piscatorum) dont ils font ainsi une réserve de nourriture. La troisième étape serait ce que Chevalier appelle la « protoculture », pratique des Bongos d’Oubangui Chari qui déterrent les pieds sauvages de Dioscorea dumetorum pour les replanter à proximité de leur habitat.
A La Réunion, comment expliquer, sur une terre occupée très récemment par l’homme, la présence de 2 variétés de ce tubercule (Dioscorea alata, et D. bulbifera) autrement que grâce à un attachement viscéral de l’homme à cette plante ? C’est probablement au gré des migrations d’esclaves africains puis des engagés asiatiques que, malgré les difficultés d’une telle entreprise ces tubercules, la seule richesse de ces hommes, sont arrivés sur l’île. La présence sur cette île des deux variétés de Dioscorea bulbifera (africaine polyédrique et asiatique arrondie) semble en témoigner. L’importation par les premiers esclaves de la forme africaine est plus ancienne que l’importation de la forme asiatique par les premiers engagés indiens. Ceci expliquerait que, même si elle est marginale, seule subsiste la culture de la forme asiatique. La forme africaine ayant été abandonnée (probablement bien avant l’abolition de l’esclavage) on ne la retrouve plus qu’à l’état sauvage, ce qui expliquerait sa dégénérescence, son amertume et peut-être même sa toxicité.

[4Coursey (1980) a longuement rapporté les travaux qui portent à créditer l’igname d’une interaction avec l’homme remontant « au Paléolithique africain, pour le moins, amenant une coévolution dans la spéciation et l’hominisation. La concomitance de la Fête de l’igname des civilisations anciennes du golfe du Bénin avec les rituels solaires et son appropriation renouvelée par les royautés historiques de cette aire cadrent avec cet arrière-plan. Des jardins rituels, aux extrémités de l’Arc afro-mélanésien, au Ghana et en Nouvelle-Calédonie, exprimaient encore au début du siècle ces correspondances des clones et des clans de ces civilisations végéculturales.
SOURCE : http://www7.inra.fr/dpenv/degras06.htm


Un message, un commentaire ?

signaler contenu

Plan


Facebook Twitter Linkedin Google plus