Di sak na pou di

On ne joue pas

François Maugis / 12 septembre 2018

JPEG - 17.3 ko

Non, on ne joue pas avec l’argent n’importe comment comme on ne joue pas avec la vie. La vie est sacrée, l’argent c’est comme le sexe, un simple épisode de la procréation ou, pour l’argent, un simple épisode de l’échange. Mais qu’est-ce devenu et pourquoi ?

Faisant la queue pour embarquer dans un navire de croisière transportant plus de 3.000 passagers, je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée émue pour l’actionnaire principal de cette compagnie maritime qui ne fait évidemment pas la queue pour monter sur son super yacht. Mais quelle différence y-a-t-il entre cette foule parquée comme des moutons et ce lion de la finance ? Quel est le processus qui a permis cette dérive, cet écart entre les comportements, entre les hommes, entre les riches et les pauvres ? Et, finalement, quelle est la raison profonde de cette inégalité entre les hommes qui est devenue phénoménale, qui s’accroît et qui, semble-t-il, est à l’origine des dangereuses tensions du monde d’aujourd’hui ? Ce n’est pas une question anodine. Et cela vaut sans doute la peine de creuser le sujet.
Un premier indice mérite réflexion.

Selon certains historiens, toutes les civilisations naissantes ont commencé à décliner dès le début d’une nouvelle forme d’agriculture, celle plus ou moins intensive des céréales. Sont nées dans le même temps les concentrations de pouvoirs des négociants. À une société plus ou moins harmonieuse mais relativement équilibrée a succédé une société plus structurée mais, peu à peu, beaucoup plus inégalitaire et déséquilibrée. Agriculture intensive, production industrielle de masse, tout cela soutenu par une activité commerciale surdimensionnée, a donc donné les résultats que nous connaissons aujourd’hui. Ce qui pose question c’est l’adéquation entre cette masse d’activité et les réels besoins de l’humanité. La réponse est d’autant plus inquiétante que, non seulement cet excès de production de biens et de service est excessif mais qu’il détruit dans le même temps notre biotope, l’équilibre de notre propre maison.

Comment en sommes-nous arrivés là et surtout, quelles sont les erreurs d’aiguillage ? La réponse est tout aussi inquiétante que la question. Il semble bien en effet que l’ensemble du système sociétal s’est peu à peu modifié au profit de ce processus, de cet itinéraire vers le déséquilibre. De marcheur et d’animal humain relativement libre (autant que son biotope pouvait le lui permettre), l’homme est devenu consciemment ou pas, totalement inféodé à ce nouveau système. C’est la curiosité intellectuelle qui permet à tous les mammifères nouveaux nés, de prendre progressivement conscience de leur environnement, de découvrir le Monde, de le comprendre et de s’adapter.

Chez les humains modernes (au sens géologique du terme), là est l’erreur fondamentale d’aiguillage. On ne sait pas trop pourquoi mais, dès la naissance, cette capacité fondamentale qu’est la curiosité intellectuelle, est totalement éradiquée. Considérant que l’enfant était incapable de découvrir seul le Monde, chaque génération d’adulte a imposé à ses enfants sa propre vision du monde, de manière à ne laisser à l’enfant aucun moyen de développer ses propres facultés. « Tais-toi et écoute » est devenu la loi qui bloque le système évolutif naturel de l’enfant et, du même coup, le pouvoir d’évolution vers l’émancipation.

Très peu d’humains échappent à ce formatage. Mais ce sont ceux-là qui conservent leur pouvoir d’adaptation, qui ont les moyens aujourd’hui de dominer le Monde et les masses et qui, bien entendu, abusent de leur pouvoir. Pour ces surpuissants, tout se passe comme pour le chat et la souris. On ne la tue pas tout de suite, avant, on joue un peu avec. Jusqu’à quand ?

François-Michel Maugis – La Réunion
Économiste, écrivain, philosophe