Di sak na pou di

Optimiste ? Lucide !

Brigitte Croisier / 4 juin 2019

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Comme souvent, on entend parler abondamment d’un homme ou d’une femme quand ils disparaissent. En fait, paradoxalement, leur disparition physique les fait apparaître à la conscience générale et les ancre dans la mémoire collective. C’est le cas pour le philosophe Michel Serres, décédé samedi dernier.
Pas question ici de faire un exposé complet de son parcours tellement varié quant aux thématiques abordées et aux modes d’expression mêlant le scientifique et le poétique, explorant les mythologies et sagesses antiques ainsi que les nouvelles technologies. Juste évoquer sa capacité d’ouverture au monde et aux autres dans leur diversité, son goût des rencontres et des cultures qui le font naître et renaître à chaque fois, dit-il.

Il est une image qui illustre bien ce mouvement de renouveau constant grâce aux contacts : c’est celle d’Arlequin, le personnage "aux mille couleurs du bariolage" qui illustre la Une d’un de ses livres Le Tiers-Instruit (Éditions François Bourin, 1991). En introduction Il est mis en scène de manière fantaisiste pour éclairer la richesse du métissage sans limites : « quand apparurent la peau et la chair, tout le monde découvrit son métissage : mulâtre, câpre, eurasien, hybride en général, et de quel titre ? Quarteron, octavon ? Et s’il ne jouait point au roi, même de comédie, on aurait envie de dire bâtard ou mâtiné, croisé. Sang-mêlé, marron ou marronne, coupé. » (p. 15). Ainsi énumérée, cette flopée de termes, très souvent connotés négativement, vise à souligner avec ironie la bêtise des catégories qui divisent et séparent. Or, Arlequin, multicolore et changeant, incarne l’apologie d’un métissage créateur, "âme et corps mêlés" et qui se joue de diverses manières, en voyageant sur terre et sur mer ou encore dans le ciel, en parlant une langue d’abord étrangère, puis familière, en s’instruisant, car l’apprentissage est aussi un métissage, selon Michel Serres.

Curieux et les yeux grands ouverts sur les mutations, ce philosophe, a eu l’humour perspicace d’ajouter Le contrat naturel (1990) au Contrat social de Jean-Jacques Rousseau (1762), nous rappelant que confondre "usage et abus" de la nature fait de nous des "parasites" de ce monde, si beau, si riche et si fragile. « Il faut donc changer de direction et laisser le cap imposé par la philosophie de Descartes » (p. 61), qui donnait à l’humanité la mission d’être « comme maître et possesseur de la nature. »
Et de dresser la liste « des plus fortes ruptures de l’histoire depuis le néolithique » (petite poucette, Editions Le Pommier, 2012, p.7) : urbanisation, augmentation de la démographie, espérance de vie, programmation des naissances, nécessité de changements pédagogiques en relation avec les nouvelles technologies, transformations nommées par Michel Serres "hominescences", car exigeant de nouvelles formes d’humanité en adéquation avec ces changements. Car les jeunes générations « n’ont plus le même monde mondial, elles n’ont plus le même monde humain ». Du coup, ce sont elles qui doivent tout réinventer, comme "petite poucette" qui fait danser si habilement ses pouces sur son smartphone .

Ce grand-père souriant, au regard lumineux sous la broussaille blanche de ses sourcils, avait un rêve : « Je voudrais avoir dix-huit ans, l’âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, puisque tout reste à inventer. » (petite poucette, p. 23) et il s’engageait à y travailler en compagnie de ces « Petits aux quels j’ai voué ma vie, parce que je les ai toujours respectueusement aimés ».
La voie est ouverte…

Brigitte Croisier