Ouvrons l’avenir !

11 juin 2003

Extraits de l’homélie prononcée à Trois Mares (Le Tampon) et au Chaudron (Sainte Clotilde) le 9 juin 2003, lundi de Pentecôte.

Lorsque les chrétiens célèbrent la Pentecôte, ils célèbrent le contraire de Babel. Avec l’épisode de la construction de la tour de Babel, les hommes voulaient mettre en avant leur puissance pour rivaliser avec Dieu et construire leur unité en supprimant leurs différences. Ils n’ont pas réussi et ce fut l’effondrement de leur projet parce qu’ils ont été plongés dans la confusion. (…)
Souvent, La Réunion est présentée comme un exemple d’harmonie, de métissage, comme un exemple pour le dialogue inter-religieux. Mais aujourd’hui, il nous faut reconnaître que si, fondamentalement, notre population n’est pas divisée en groupes ethniques - grâce à Dieu merci - nous vivons plus dans l’esprit de Babel que dans l’Esprit de la Pentecôte.
Et cependant, il n’y a pas à désespérer de ce pays de souffrances car, justement, les uns et les autres sont dans la souffrance et personne n’aime la souffrance. Il y a comme un instinct qui nous dit, aux uns et aux autres, que nous ne pouvons pas rester dans cette situation qui depuis trois mois malmène l’économie du pays.
Ce sont les plus pauvres, les plus petits, les travailleurs de la terre, les agriculteurs, les maraîchers, les éleveurs, les entreprises, les commerçants, les transporteurs qui subissent le plus durement la crise. En effet, si certains qui peuvent se poser légitimement des questions pour leur avenir professionnel sont payés sur une solidarité financière nationale, la majorité de la population travailleuse ne peut compter que sur la vente de ses produits ou la rémunération locale des services rendus. Il ne s’agit surtout pas d’opposer les uns aux autres… il s’agit de penser l’avenir pour le bien commun de notre société réunionnaise de telle manière que les plus insécurisés ne soient pas victimes d’injustices plus grandes encore.

N’oublions pas non plus que les plus exposés sont les enfants et les jeunes scolarisés, dont la formation a été mise à rude épreuve. Nous les adultes, en tant qu’éducateurs, nous ne pouvons être crédibles que si nous donnons l’exemple sur les valeurs que nous voulons inculquer aux générations montantes. Autrement nous contribuons nous-mêmes à brouiller et à faire disparaître les repères dont nous avons tant besoin en éducation.
Comment régiront nos enfants et nos jeunes demain ? Si l’économie est malmenée, nos familles le sont tout autant dans cette situation finalement pénible pour tous.
En réalité, il y a un déficit de dialogue social et de dialogue politique. Il est nécessaire de revaloriser les corps intermédiaires, les groupements, les syndicats qui tous doivent pouvoir faire entendre leurs préoccupations en recherchant le bien commun, l’intérêt général. En même temps et dans le même esprit, il faut valoriser localement la fonction politique et son exercice. Il ne faut pas discréditer a priori les hommes politiques locaux comme s’ils allaient demain favoriser les magouilles et la corruption par la mise en place de la décentralisation.
Il est nécessaire de rapprocher les centres de décision du terrain pour une plus grande efficacité par le jeu des responsabilités dans la proximité. Si les Réunionnais et tous ceux qui vivent en communauté de destin ici nous ne devenons pas responsables de notre vie sociale, économique et politique, c’est à désespérer de l’avenir et il faudra s’en prendre à nous-mêmes d’abord.

Ce dialogue social et politique suppose une part de confiance minimum de la part des uns et des autres. Pour mériter son nom, il doit exclure la volonté de conduire l’autre à la capitulation, que ce soit les syndicats ou le gouvernement.
Je redis aujourd’hui ce que j’ai exprimé dans mon message de Pâques : « L’Église n’a pas de solutions spécifiques aux problèmes sociaux et économiques. Elle chemine avec les autres, tous les autres. Mais nous, ses membres, là où nous sommes, dans tous les domaines, nous avons l’obligation de dégager du sens, d’exprimer une volonté d’enraciner les réalités locales dans l’aventure humaine à travers un choix de valeurs et de comportements. Ce sont les hommes qui écrivent l’Histoire. Ne la figeons pas à travers nos peurs. "Ouvrons l’avenir, dans la vigilance et la créativité". C’est même une question de légitime fierté réunionnaise puisque nous vivons ici. Le Pape Paul VI écrivait déjà en 1971 : "Si l’homme se laisse déborder et ne prévoit pas à temps l’émergence des nouvelles conditions sociales, celles-ci deviendront trop graves pour qu’une solution pacifique puisse être espérée" ».


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Témoignages - 82e année


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